Lettres pour me raconter

Depuis quelques temps, je ne vois que toi. Nous sommes devenues, sans le vouloir, des colocataires. Pour combien de temps ? Je ne sais pas.

Tu parsèmes mes journées sans plus savoir où te cacher. Tu brilles à travers mon écran, mon téléphone ou même la lueur du soleil dans les recoins de mes volets. Mais dans mon humble appartement de deux pièces aux couleurs plutôt claires, ta présence m’oppresse.

Tu es mon premier spectateur, la première à découvrir toutes les facettes de mon intimité. Tu restes silencieuse, transparente, à me voir faire des choses dont peu de gens sont témoins dans mon entourage – pleurer, rire, danser, dormir, cuisiner.

Quand je rentre dans mes délires, tu m’observes et tu me rappelles vite à l’ordre.
Quand j’essaye de te semer le temps d’aller dormir, que je me laisse envelopper dans la pénombre et que je m’apprête à plonger dans mes rêves, tu m’entoures de ton ombre et tu me souffles un air glacé dans la nuque.

Mes déjeuners se résument à une assiette sur mes genoux, à l’ordinateur allumé sur la série du moment, à la bouilloire remplit d’eau chaude du réveil au coucher. La vaisselle reste toujours propre, peu de vêtements sortent de mon dressing et je n’ai jamais autant rempli mes placards de nourriture.

Tu es devenue à toi toute seule ces journées qui s’enchaînent. Tu étais une infime partie de moi depuis ma naissance et en quelques mois tu es devenue toute ma vie, mon quotidien, en entier.

Où est donc passé le rire aigu de mes copines ? Le tapement des pieds dans les couloirs du métro ? Les verres qui trinquent sur les tables voisines lors de mes nombreuses soirées festives ? Seuls quelques visages apparaissent en facetime. Le reste du temps, c’est la voix des acteurs dans les films qui me fait sentir moins isolée.

Il faut que tu saches que c’est encore nouveau pour moi et très abstrait. On m’a dit que tu faisais partie de moi et ça, depuis longtemps ; que je devais t’accueillir et apprendre à être heureuse avec toi avant d’être heureuse avec d’autres. Mais comment veux-tu que je travaille sur moi si, de toute façon, je n’ai pas le choix ? Comment puis-je t’accepter dans ma vie de tous les jours si je n’ai même pas de vie de tous les jours ?

Alors j’apprends, d’heure en heure, à t’enlacer à mon tour ; avec tendresse, amour et non avec tristesse. Car c’est avec toi que j’ai quitté le chemin d’une vie dynamique et répétitive, que j’avais l’habitude d’accepter, pour des journées plus tranquilles, plus saines, tournées vers l’autre et vers l’instant présent.

Tu as de multiples facettes, de multiples personnalités et chacun te rencontre à sa manière, à un instant de sa vie. Plus particulièrement cette année. Tu es rentrée plus tôt que prévu dans la vie de nombreuses personnes qui n’avaient pas encore les outils pour t’aimer, et tu t’es renforcée dans la vie de ceux que tu avais déjà conquise. Tu as causé de nombreux dégâts, fait souffrir de nombreuses âmes, au point que certaines envisagent de partir pour de bon. Si seulement nous avions appris à te faire confiance plus tôt… à te découvrir sans t’associer à des peurs, à nous laisser une chance de te conquérir avec douceur.

Je décide donc, aujourd’hui, de te comprendre et de t’accepter telle que tu es. Je considère qu’il est urgent d’apprendre à vivre en paix avec toi, et donc avec moi-même, et je nous souhaite qu’il y ait autant d’amour entre nous qu’il peut y en avoir entre deux êtres.

Thaïs, 25 ans, Île De France.

Lettres pour me raconter

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Ou plus exactement, je ne t’avais jamais envoyé ce que j’avais couché sur le papier.

Tu es arrivée brusquement dans ma vie, il y a presque 5 ans. Il paraît que tu fais souvent ton apparition entre l’âge de 15 et 25 ans. On t’a donné le nom de décompensation psychotique. Un mot impossible pour décrire quelque chose qui m’a fait sortir du réel. La première fois qu’on m’as parlé de toi, je n’ai pas compris grand chose, car c’était en anglais, dit par le médecin qui me suivait en Turquie. Ensuite médecins et psychiatres me l’ont réeexpliqué en France. Tu cherchais à “rompre mon équilibre psychique avec des épisodes délirants très brusques”. Aujourd’hui j’ai besoin de te raconter ce qu’il s’est passé entre nous, pour me délivrer de toi une bonne fois pour toutes.

Une nouvelle réalité

Tu t’es manifestée dans un petit paradis, aux Cameron Highlands, entourée de plantations de thé, où j’étais en backpacking pour 3 mois en Asie. J’ai ressenti un changement radical en moi, un changement effrayant et magnifique à la fois. Cette sensation qu’une énergie avait pris possession de moi. J’en ai eu des fourmillements dans les moindres recoins de mon corps. Quelque chose en moi comprenait qu’il fallait que je rentre en France, mais c’était déjà trop tard.

Dans la réalité que j’étais la seule à percevoir, le temps passait de manière irrationnelle : le soleil se déplaçait d’est en ouest en l’espace d’un battement de cil, et chaque musique que j’avais l’habitude d’écouter avait été comme remixée par mes mouvements, comme si nous étions connectés. C’est vrai que c’était très étrange, mais c’était aussi génial et j’aurais aimé que tout le monde puisse l’écouter.

Tu me protégeais du monde extérieur, en me disant que j’étais mieux ici. Tu faisais de moi quelque chose d’agité. Je parlais je réfléchissais, comme si j’étais devenue quelqu’un d’autre, certaine que le monde dans lequel j’avais toujours vécu n’était qu’un mirage.

Une voix m’est revenue – bien réelle – que j’écoutais depuis mes 15 ans. Chacune de ses chansons me confirmait qu’on était liés. J’avais l’impression de communiquer avec Lui. En pleine nuit, alors que mes amis dormaient, je me suis enfuie de l’hôtel pour le suivre, sentant mes pas guidés par une force étrangère, pour enfin le rejoindre.

La capture

J’ai chanté tout du long, écouteurs dans les oreilles. J’ai balancé sur le chemin toutes les affaires que j’avais sur moi, une à une. J’ai commencé par mes bijoux, et j’ai fini par mes vêtements et mes chaussures. Tous ces biens matériels ne m’étaient plus d’aucune utilité là où j’allais. Je me suis retrouvée à marcher en maillot de bain au beau milieu des routes de montagnes, jusque dans la forêt.

Rappelle-toi…La peur qu’ont eue mes amis lorsqu’ils se sont réveillés et qu’ils ont vu que je n’étais plus là. Le moment où ils sont partis à ma recherche et m’ont retrouvée couverte de bleus. L’avion dont on m’a fait sortir de force lors de l’escale.Le premier hôpital où on m’a amenée sans même que je m’en rende compte.

Enfermée

Rappelle-toi…
De ma famille, impuissante.De la peur et de la détresse pendant un mois d’enfermement. Des piqûres, des barreaux aux fenêtres, des médicaments. 
Des camisoles de force.De ce froid ambiant, ces murs jaunis par le temps.De cette odeur particulière qu’on ne trouve que dans les hôpitaux.

La terreur lorsqu’on m’enfermait dans cette pièce minuscule, sanglée sur le lit. 
De ma nuque douloureuse, à force d’essayer de regarder par la fenêtre qui se trouvait derrière moi, le seul puits de lumière qui me permettait de ne pas perdre complètement pied.
Les journées passées avachie sur une banquette, amorphe, après chaque piqûre de tranquillisant. 
Et cette idée…

que je ne sortirais plus jamais d’ici.

Sortir de l’enfer

Plus le temps passait, moins tu te manifestais. Au bout de 15 jours, j’avais commencé à retrouver l’appétit. J’étais moins sédatée, et on m’autorisait à sortir de temps en temps dans la cour. Rentrer chez moi redevenait une possibilité.

Mais à mesure que tes forces s’amenuisaient, je me retrouvais seule, seule dans un pays dont je ne comprenais pas la langue, et tu n’étais plus là pour m’apporter refuge.

On est finalement rentrées en France, toujours ensemble. Puis, petit à petit tu t’es complètement détachée de moi. Je m’exprimais par moi-même et plus par l’autrevoix. Et puis le temps s’est remis à s’écouler normalement. Le soleil, la lune et toutes les planètes se sont remises à leur place. Les musiques étaient redevenues comme avant… seulement des musiques. Je pouvais sortir toute seule et aller boire un café avec mes amis. J’ai même retrouvé du travail.

Revivre “normalement”

J’ai toujours eu du mal à parler de toi avec les autres. J’avais honte, peur d’être rejetée et qu’on ne me comprenne pas. Peut-être qu’avant de pouvoir en parler aux autres je devais d’abord en parler à moi-même… c’est-à-dire à toi. Voilà pourquoi je t’écris. 

J’ai réappris à ne plus être à contre-sens. J’ai teint mes pensées noires en rose, j’ai fait en sorte de redevenir conforme à notre société, et il paraît que c’est bien mieux comme ça. Sauf que tu étais une partie de moi… tu m’as fait devenir qui je suis, et j’aurais peut-être préféré que l’on t’accepte comme une part entière de ma personnalité.

Je veux aussi que tu saches que tu n’as pas fait que me faire sentir anormale. Tu m’as aussi offert une autre vision de la vie et de l’univers. Tu m’as fait grandir. Tu m’as ouvert les yeux et tu as éveillé mon esprit. Tu m’as fait faire un voyage vers une dimension que je n’aurais pas pu imaginer. Mais je devais faire un choix. Car tu vas de paire avec les hôpitaux, la solitude, les médicaments, la tristesse, les regrets et tout ça, j’ai décidé de les laisser derrière moi.

Freud dit que «les comportements, même en apparence les plus insensés, ont un sens». Donc tu as un sens, mais lequel? Tu es «une tentative des êtres à trouver des solutions -certes dysfonctionnelles- à des problèmes profondément humains.» Entre la langue des médecins et celle de la spiritualité, je cherche encore à te définir. Accepter ce bout de chemin passé ensemble, c’est tout ce que j’ai pu faire.

Ana, 25 ans, Haute-Savoie

© 📸 Oscar Keys via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16

Lettres pour me raconter

Parfois, il arrive qu’un événement nous brise complètement. Un événement si violent, qu’il vient bouleverser toute notre vie : nos habitudes, notre façon de voir le monde, notre façon d’être. Si choquant, qu’il nous pousse à nous isoler. Enfin, c’est ce qui m’est arrivé à moi. Après, j’étais complètement perdue au point de même plus savoir qui j’étais.

J’ai dû parcourir un long chemin pour arriver jusqu’ici. J’ai vécu des moments de vide, des envies de disparaître.

Par la suite, j’ai découvert une force de vie en moi. J’ai dû réapprendre à vivre avec les autres, pour enfin sentir l’espoir renaître en moi.

1.  Expérimenter le vide
Quand c’est arrivé, un vide m’a envahie. Un vide qui vous fait ne plus rien ressentir. Ni joie, ni peine, ni douleur, ni colère. Juste un vide, qui efface peu à peu la personne que vous êtes. Je me sentais complètement inexistante, comme si on m’avait supprimée. Je restais la plupart du temps figée, comme si j’étais le fantôme de moi-même. J’avais l’impression de voir les choses en étant en dehors de mon corps. Je faisais des gestes, mais je n’habitais plus ma vie. Je n’étais même plus capable de suivre une conversation ou un cours.

Je me racontais que ça allait passer. Mais à mesure que le temps passait, j’ai compris que non : on ne peut pas changer cela. C’est quelque chose d’irréversible, un peu comme si on gommait un trait de crayon : on ne le voit plus, mais le papier est marqué. J’ai essayé de reprendre une nouvelle page pour tout recommencer. (J’y ai passé des heures.) Mais les larmes montaient et finissaient par tomber sur la feuille qui se déchirait. Alors j’abandonnais.

2. Vouloir disparaître

J’étais devenue invisible. J’ai pourtant essayé de m’ouvrir à cœur ouvert aux autres. Mais lorsque je voulais me confier, que les mots étaient sur mes lèvres, une force les repoussait dans le fond de ma gorge. Je restais seule. Seule avec mon silence. Condamnée deux fois : la première au moment où ça s’est passé, et puis une deuxième fois, à ne pas pouvoir parler. Condamnée à errer comme une âme perdue, entre la terre et le ciel.

J’ai joué avec la mort. J’avais envie de retrouver ce grand-père qui avait été si présent pour moi pendant mon enfance. Envie de revoir mon ami qui, avant moi, avait décidé de se rendre au paradis. Au lieu de ça, ils m’ont rejetée sur terre, sans vie.

3. Sentir en soi la force de vie
C’était vraiment dur d’avoir envie de vivre. Moi je ne voulais tout simplement plus. Mais j’ai dû essayer de reprendre possession de moi. Aujourd’hui, je suis là de nouveau, à me poser des tas de questions : pourquoi suis-je incapable de me concentrer, incapable de prendre la moindre décision ? Pourquoi je ne me sens à ma place nulle part ? Pourquoi je n’arrive pas à vivre pleinement ?Et puis je repense à eux. À ceux qui ont fait de moi cette personne étrangère. Ce sont eux qui m’ont tuée.

 Puis à force d’errer, on finit par rencontrer d’autres personnes aussi brisées que nous. J’ai fini par nouer une belle amitié avec quelqu’un. On se soutient. D’autres personnes m’ont relevée. Elles m’ont fait comprendre que j’étais à ma place sur terre, que je pouvais devenir la personne que je souhaitais, que j’avais le droit d’avoir des rêves, d’avoir des envies, et même le droit d’avoir des peurs. Grâce à elles, j’ai découvert une force bien cachée en moi. Une force si puissante que par moment, elle nous permet de nous faire sentir vivante.

4. Revivre parmi les autres

Pour l’instant, je veux disparaître au milieu des autres. Je passe la plupart de mon temps à regarder les personnes que je croise. J’observe leurs comportements, leurs réactions, leurs façons de s’exprimer. J’analyse tout ce que je vois, que ce soit dans la rue, dans les transports, en cours, dans les magasins ou lors d’un repas. Je les observe pour les imiter. Parce qu’il est plus simple de se fondre dans la masse et de ne pas se faire remarquer quand on se comporte comme tout le monde. J’essaie de recoller les meilleures parties des personnes que je rencontre, un peu comme une greffe afin de me reconstruire une nouvelle personnalité. Plus tard, je retrouverai peut-être ma place parmi les autres.

5. Redonner un sens à sa vie
Je me suis remise à faire des choses que je m’étais interdites : faire les magasins, sortir avec des amis ou même faire une simple balade en forêt. J’ai repris les études qui me plaisent.
Cela m’a pris 4 ans.

Je me réveille le matin en me disant que je suis enfin sur le point de devenir une nouvelle et une bonne personne utile pour beaucoup de personnes. Finie la petite fille discrète, celle qui n’ose pas dire non. Finie l’adolescente qui ne pense qu’à se bousiller la santé en buvant, en fumant n’importe quoi.

Pour la première fois, j’ai l’espoir que ça marche. Cet événement m’a changé, il fait même partie de moi. Il m’a permis de grandir, un peu trop tôt. Cet événement fait pour me détruire m’oblige à profiter de tous les petits moments de la vie.
Avant, je détestais écrire, je pensais ne pas savoir le faire. J’admirais l’écriture, mais ça me ramenait toujours aux écrits scolaires et aux mauvaises notes. Mais vient le moment où on a besoin d’extérioriser des choses, la plupart du temps douloureuses. Notre cerveau bloque, on est incapable de les dire, mais on sent qu’elles poussent pour sortir, sinon on va exploser. J’ai été accompagnée pendant un moment par des éducateurs et psychologues. C’était compliqué pour eux, car je parlais très peu. Ils m’ont donc proposé de passer par l’écriture. Quand je voulais parler de quelque chose en particulier je venais à la séance avec quelque chose d’écrit.

Aujourd’hui j’écris des pages et des pages pour extérioriser tout ce que je ne sais pas verbaliser. Les sentiments, les problèmes, les solutions que j’ai rencontrées, j’ai envie de les partager par l’écriture.

Mais je voudrais aussi en parler oralement, rencontrer des gens, leur permettre de retrouver leur chemin. Je ne veux pas qu’ils ressentent la solitude et le sentiment d’abandon que j’ai pu éprouver. Je voudrais que ça touche un maximum de monde, leur montrer qu’on peut se sortir d’une situation que l’on pense insurmontable. Qu’il faut du temps, mais surtout qu’il faut savoir demander de l’aide. On me dira qu’avant de vouloir aider les autres, il faut s’aider soi-même. Oui, sans doute. Peut-être. Pourtant, c’est cette promesse qui me fait me sentir en vie.

Ce soir, je sais que j’ai avancé. Bien plus que ce que je pensais en commençant cette lettre. Je suis fière d’avoir surmonté tant d’obstacles et d’être arrivée ici. Mais je reste prudente, parce que je sais que le chemin n’est pas fini et qu’il y a encore beaucoup à faire. Il me faudra du temps pour vivre sereinement, pour ne plus avoir peur. Mais ça ira, parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, j’ai envie de vivre.

 Lola, 20 ans, Nord

Relisez la première lettre de Lola : Lettre à mon intimité.

© 📸 @emilianovittoriosi via @unsplash

Lettres pour me raconter

Bonjour toi, ou plutôt moi.

Voilà plus d’un an que tu as posé tes bagages, chassant ce qui me faisait me lever le matin, accumuler les projets, rire avec mes amis, et rentrer tard mais heureuse de ma journée bien remplie. Quand tu t’es pointée, je t’ai bien accueillie, pensant que tu n’étais là que pour des vacances. Un court séjour, ou bien un long séjour peut-être, mais un séjour tout de même, avec une date d’arrivée et une date de départ.

Pourtant tu es restée, encouragée par la fin de l’automne qui se transformait petit à petit en hiver, et par la fameuse grève des transports parisiens. J’arrivais à me lever le matin, mais le reste de ma journée se déroulait entre mon canapé et mon lit, dans des positions plutôt horizontales. Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que me reposer me fatiguait encore plus.

Et tu es toujours là aujourd’hui. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de retrouver de nouveaux projets. J’en ai même trouvé plein d’autres ; mais soit j’y plonge en traînant des pieds et en espérant que ça finisse vite, soit je note l’idée quelque part et elle va rejoindre les oubliettes de mes pensées. Tu es trop bien installée, et trop confortable pour moi.

Pourtant il n’y avait rien que j’aimais autant que de faire 5 choses différentes dans ma journée, me déplaçant d’une ambiance à une autre, d’une salle de répétition à une association pour l’environnement, d’un cours de danse à l’écriture d’une web-série. Ces années passées à enchaîner les projets, de doubles-cursus en doubles-cursus, de jobs en bénévolats, c’était devenu ma source de créativité, de lien social, et d’épanouissement.

J’enjambais les horizons avec souplesse et facilité. Je me sentais totalement libre ! Tout m’intéressait, surtout ce que je ne connaissais pas, et plus j’en apprenais plus j’en voulais. Je commençais même à penser que moi, un tout petit bout de femme, pouvais avoir une influence sur le monde, et contribuer à le changer.

Pour mes amis, j’étais celle qui répandait le rire et la danse autour d’elle, toujours là pour aider si quelqu’un n’allait pas bien. On me disait que j’étais lumineuse, mais aussi que je faisais trop de choses. Certains t’avaient flairé.

Tu es arrivée sans un bruit, comme vient la nuit. On m’avait demandé d’assurer une date supplémentaire de manière bénévole, dans un théâtre. Ça ne m’aurait pas rebuté en temps normal, mais ce jour-là je me suis sentie anormalement fatiguée, et mon lit m’appelait avec une force jusque là inconnue. Une lourdeur nouvelle prenait possession de moi, et je voulais juste m’allonger et ne plus bouger. Je me disais que peut-être je manquais de sommeil. Puis tu t’es installée sournoisement. J’annulais des sorties à la dernière minute. Je traînais des pieds, j’avais déjà la flemme avant d’arriver dans un lieu qui avant m’aurait rempli de dynamisme.

Je me suis vue devenir désagréable avec ma famille, moins présente pour mes amis, et éteinte lorsque je me retrouvais seule. J’ai fini par faire un tri dans mes projets. Quand l’un se finissait, je me sentais soulagée et je n’en commençais pas de nouveau. Je m’efforçais de ne pas combler le vide qu’il laissait. Puis un jour, je me suis aperçue qu’il ne me restait plus de projet du tout. Le matin je me réveillais et je savais que je pouvais me rendormir. Quand je me décidais à me lever, je n’avais aucun planning prédéfini. Cette nouvelle forme de liberté me plaisait. Je pouvais rester longtemps à regarder par ma fenêtre, passer toutes mes journées dans des habits confortables et chaud, à lire, méditer, dormir, cuisiner, repousser le reste au lendemain, et … c’est tout.

J’appréciais ces moments, car je pensais que ça ne durerait pas. Mais rien n’a repris. Je n’allais même plus voir mes amis. L’hiver a passé, et le printemps ne m’a pas fait renaître. Tu étais agrippée à moi. L’été s’est éternisé, l’automne est revenu… et tu es toujours là. Je me demande aujourd’hui si tu n’es qu’une partie de moi, ou si tu n’es pas devenue moi toute entière.

Une voix en moi me crie que ça suffit, que je suis sans joie depuis que je t’ai adoptée. Que ma force d’avant doit revenir, que je dois retrouver le chemin de ce qui fait sens dans ma vie. Que je n’ai plus confiance dans mon pouvoir d’agir ; que je ne sais plus créer du sens. Que la force qui m’a quittée il y a un an est juste là, derrière la porte où elle frappe depuis, dans mon cahier à idées que je n’ouvre plus. Que si je veux être parmi ceux qui se mobilisent chaque jour, il va falloir agir.

Parfois je me dis que j’ai peur d’échouer, ou de ne pas trouver ma place. Que je suis découragée face à l’immense tâche à accomplir. Mais peut-être que je me fais des idées, et que ce sont simplement des habitudes trop longtemps installées. Je ne sais pas. C’est comme si j’avais trop besoin de toi pour me résoudre à te voir partir.

Je te propose un marché : je prends encore un peu de repos, mais pour la nouvelle année, je reprends mes projets ! Je t’assure que tu pourras me rendre visite pour des week-ends et qu’on passera quelques soirées ensemble.

Maintenant, s’il te plaît, indique-moi ta prochaine date de départ. Et laisse-moi prendre mon train pour la vie.

Aurélie, Massy, 27 ans

© 📸 @designecologist via @unsplash

Lettres pour me raconter

Capsule à ouvrir dans 2 ans, histoire de voir si t’es encore vivante.

Salut Tara, c’est Tara, 2 ans en arrière.
J’espère que tu vas bien et que tu continues à écrire à des heures improbables sans raison précise. Je sais pas trop comment commencer, j’ai beaucoup de trucs à dire.

D’abord, dis-moi que t’as toujours Kéoo collé à toi et si c’est pas le cas, achète un poisson rouge. Ensuite, j’espère que t’as la même vie que moi, mais encore mieux.
J’espère que tu fais toujours autant de bêtises,
que tu te fous toujours autant dans la merde,
que tu tombes toujours aussi follement amoureuse même si tu te promets à chaque fois que c’est la dernière fois.
Que tu cries, danses et rigoles fort comme avant,
que t’as toujours ces mauvaises passes et ces moments de vide qui te donnent une grosse claque dans la gueule et te permettent de réagir,
que tu continues d’essayer de donner de l’amour à tous les gens qui t’entourent même si parfois tu leur en demande beaucoup.
J’espère aussi que t’as réussi à contrôler ta colère et que tes nerfs sont moins sensibles.

Au fait, si t’as pas eu le courage de partir vivre loin et de tout le monde, c’est pas grave, t’étais pas prête. On demandera à la Tara de 25 ans de le faire pour nous. Est-ce que tu traînes toujours avec Quentin, Vio et Sarah ? Est-ce que t’as remboursé toutes les clopes que t’as volé devant le lycée ? Est-ce que t’as respecté tes promesses ? T’es partie de chez toi et t’es jamais revenue ? T’as envoyé l’autorité se faire foutre ? T’as réussi à prendre tes responsabilités seule sans avoir besoin de personne ? Est-ce que t’as réussi à dire à ton crush de 4ème que t’étais dingue de lui ?

Même si tu as certainement plus d’expérience sur la vie que moi, laisse-moi te donner quelques règles fondamentales à ne jamais oublier quoi qu’il arrive. 

D’abord, fonce dans le tas. Même si t’es pas sûre. La suite on verra plus tard. Fais confiance aux autres, toujours. Ne garde jamais rien pour toi. Réponds toujours au téléphone on sait jamais. Ne mets pas de soquettes avec des Doc Martens. Même si tu le vois plus, appelle Marius si tu apprends qu’il a un problème. La dernière fois, après un gros coup de pied au cul ça s’était plutôt bien passé. 

Lâche la pression. Abandonne-toi à la sensation de te laisser guider par le mouvement. Écoute du Saez. Rappelle-toi toute ta vie de ceux qui se sont occupés de toi quand toi tu n’arrivais plus. Souviens-toi des paroles et conseils de ton père, pour être sûre de ne jamais les suivre. Sois toujours compréhensive avec les autres. Et le plus important, si tu paniques, ne le dis pas à Thomas, sinon lui aussi il panique. 

T’as toujours voulu changer le monde. Du moins y contribuer à ton échelle. J’espère que t’as réussi. Que t’as réussi à aider ceux qui en avaient plus besoin que toi. J’espère que tu t’es mise au travail pour réaliser nos plus grands rêves. Pour enfin devenir quelqu’un, peut-être. 

Pour finir, s’il te plaît ne te fais pas de mal. Reste toi-même et sois heureuse. Continue d’enfermer tous tes souvenirs précieux dans des boîtes. Ça réchauffe le coeur quand ça va pas. Arrête d’essayer de survivre et commence à vivre réellement. Du plus fort que tu peux. Et surtout, entre deux temps, pense à respirer. 

Tara, 17 ans, Albi

© 📸 @keenangrams (Keenan Constance) via @unsplash

Non classé

Je t’écris en me disant que tu auras peut-être quelques minutes pour me lire. Mais qui a le temps, ces temps-ci ? Le temps de se pencher sur soi, sur le monde, et sur le monde vu par les autres. C’est ce que j’ai tenté d’offrir en créant ce média, en plein premier confinement. Je voulais te remercier de faire partie de cette petite barque jetée dans le flot d’informations, de mots et d’images qui traversent notre écrans.

Je t’ai rencontré un peu partout aux quatre coins du pays, et à chaque fois c’était une rencontre intense, et frustrante. Intense parce que je voyais plein de potentiels bouillonner en toi. Mais il fallait d’abord faire baisser ta méfiance. Forcément, j’arrivais de l’autre monde, puisque je venais donner des ateliers dans ton lycée. Pas beaucoup plus âgée que toi, mais ça suffisait pour dresser des défenses. Et puis dès qu’elles étaient tombées, la cloche sonnait et c’était fini, on ne se revoyait plus. Quand tu as quitté les bancs du lycée, on ne te voit pas. Tu es sur les bancs des facs ou des écoles. Entre 15 et 25 ans, on te demande d’accumuler les savoirs et les formations, et de bien rester dans ton monde. À l’heure où partout on parle du changement de société qu’il faut entreprendre, je trouvais qu’on n’entendait pas assez ta voix.

Avec ce média je voulais… je voulais tant de choses. Sortir l’écriture de l’exercice scolaire, te montrer qu’elle pouvait t’aider, que tu sois littéraire ou pas. Surtout si tu ne l’es pas. Je ne voulais pas faire un média pour les jeunes, je voulais faire un média pour tous par les jeunes. Que les plus âgés, tes parents, tes profs, tes voisins, puissent regarder le monde par-dessus ton épaule, comprendre ce qui te fait peur, ce qui te fait rêver, ce que tu veux défendre, ce que tu veux combattre. Puisque tu es le citoyen de demain. J’étais persuadée que tu avais bien plus de convictions qu’on voudrait le croire, que tu étais capable d’autocritique et de distance, et de mettre le doigt là où on a besoin de travailler. Je ne m’étais pas trompée.

Te raconter…

Tu as écrit pour te raconter. Pour dire ton mal-être (lettre à l’anorexie, lettre à mes démons, lettre à ma dépression), pour interroger tes failles (lettre à ma timidité, lettre à ma flemme), pour te réconcilier avec ce que tu es (lettre à mon hypersensibilité, lettre à mon autisme, lettre à mon estime), pour dire ton espoir (lettre à mon espérance), pour affirmer tes choix (lettre à l’enfant que je n’aurai jamais).

Tu as écrit pour célébrer ce qui est là (lettre à la vieillesse, lettre aux vivants) et pour pleurer ce qui est parti (lettre à ma grand-mère emportée par le corona, lettre à la petite que j’étais), pour envisager ce que tu seras (lettre à celle que je serai, lettre à mon avenir), pour t’encourager (lettre à la pensée positive) et pour te soulager (lettre à mes cons-frères, lettre d’un étudiant confiné), pour t’interroger (lettre à mes pensées), pour mettre les points sur les i (lettre à mes parents, lettre au divorce de mes parents) pour rigoler un bon coup (lettre à ma barbe)

…et dire le monde ?

Mais tu as aussi écrit pour dire le monde. Dire l’isolement des étudiants pendant cette crise sanitaire (lettre d’un étudiant confiné), dire ton engagement écologique (lettre à ma poule, lettre à un blaireau que je n’ai pas pu sauver, lettre à la nature en repos), politique et social (lettre aux allochtones). Tu as voulu parler des laissés-pour-compte (lettre aux fils de rien, lettre à un enfant migrant), remettre les choses en perspective (lettre à nos futures vacances), interroger la société (lettre à la société).

Ah, c’est vrai que cette section est trois fois plus courte que la précédente… Là où ça manque, c’est qu’il y a des choses à faire ! Moi je suis persuadée que tu as bien des choses à nous dire sur le monde que tu souhaites et celui que tu rejettes. Sur ce que tu aimerais changer dans l’éducation (lettre à mon prof idéal ? lettre à mon école idéale ?) dans les rapports entre les générations (lettre au parent que je serai ?) dans la consommation. Quel monde du travail tu imagines pour demain ? Quels changements dans les relations ? Prends toute la place pour qu’on arrête de dire “les jeunes ils ne s’intéressent qu’à…”

On aimerait tellement faire mieux…

Quand on reçoit une lettre, on y passe quelques heures, à corriger les fautes, à faire des paragraphes quand on reçoit tout un bloc, à tirer des fils là où on sent que tu pourrais aller plus loin, t’aider à faire de ce qui sort de toi quelque chose qu’on peut partager à tous. Parfois te pousser dans tes retranchements, et toujours te suivre dans tes instincts. On a vite compris qu’il fallait entrer en relation avec toi directement, par la voix. On fait ce qu’on peut, avec ce qu’on a. Parce que sinon, ce texte devenait un devoir que tu rends et auquel tu ne penses plus. Nous ce qu’on voudrait, c’est collaborer avec toi, faire un petit bout de chemin ensemble.

On a tellement d’idées… on aimerait te faire rencontrer à distance les autres auteurs, on aimerait que des gens organisent des ateliers à partir de tes lettres dans leur région, on aimerait faire lire tes textes par des comédiens ou des artistes connus et qu’ils puissent même te coacher pour lire toi aussi, on aimerait avoir des musiciens qui y mettraient de la musique, créer des rencontres entre parents et enfants autour des lettres, envoyer certaines à des ministres… On aimerait aller à la rencontre des jeunes détenus, avoir une présence dans tous les pays francophones…

…avec toi !

Nous sommes une toute petite équipe. Tous bénévoles. La plupart ont des enfants et travaillent sur ce projet tard le soir ou dans leurs petits moments avant le dîner ou après le coucher des enfants. Ils se sont engagés parce qu’ils croient en toi et qu’ils veulent donner une chance à la société de t’écouter. On ne peut que te tendre la main, en espérant que tu la prennes. On a créé un espace pour toi, et on ne peut que t’ouvrir la porte et espérer que tu entres pour en faire un chez-toi. Oui y a les études, le boulot, les amis, les amours, les emmerdes… mais on espère qu’il y a aussi une envie de changer des choses, et pour ça, il faut bien commencer quelque part.

Tu sais, quand on écrit une lettre à publier, il y a toujours trois destinataires : celui à qui on dit qu’on écrit (qui est écrit en haut), celui pour qui on écrit (le lecteur), et soi-même. Alors :

à toi auteur à qui j’adresse cette lettre : on attend tes retours, tes envies, si tu veux te joindre à l’équipe, si tu as des idées, si tu veux bien prendre le temps d’en parler à tes amis…

à toi lecteur de cette lettre : parlez-en, à des gens qui travaillent avec les moins de 25 ans – coachs sportifs, profs, psy – des centres de détention pour mineurs, avec des gens dans les DOM TOM, au Canada, en Afrique subsaharienne, au Maghreb, en Europe, à des médias, avec toute personne qui pourrait nous aider à faire grandir ce projet.

Sarah Roubato

Lettres pour me raconter

Salut toi, ça fait longtemps ! Comment vas-tu en ce moment ? C’est difficile de trouver les mots pour te parler. Tu sais, le monde a bien changé depuis ton départ. En tous cas tu n’as pas changé. Et moi, comment tu me trouves ?

De mon côté, je me suis rendue compte que le monde était loin d’être celui qu’on me racontait dans les contes de mon enfance. Je ne sais même plus à quand remonte le temps où on vivait en harmonie toi et moi… Tu te souviens de cette époque où les malheurs de la planète n’avaient pas d’impact sur notre vie ? Il m’arrive de repenser à ces moments de liberté et de joie. Ces moments où l’on faisait des pique-niques entre amis le long de la rivière, où l’on construisait des cabanes qu’on percevait comme des châteaux. Ces moments où nous avions le temps de découvrir le monde et la nature, danser, jouer ou encore chanter sans jamais être stressés et pressés par le temps.

Alors que je devrais vivre les meilleurs moments de ma vie, profiter de ma jeunesse comme on me l’a tant répété, je suis chez moi, impuissante face à une pandémie. Oui tu as bien entendu, une pandémie ! Je m’imaginais vivre ma dernière année de secondaire entourée de mes amis, à sortir et à vivre de nouvelles expériences… Mais je dois me faire une raison et me dire que cette année ne sera pas celle que j’attendais. Les choses ne se passent pas toujours comme on le voudrait.

Tu sais, il y a des jours où je m’imagine capable de réaliser tous mes rêves, capable de changer les choses comme les héros dans les films. Parfois, je me vois en train d’éradiquer la pauvreté, de mettre fin une bonne fois pour toute au racisme. J’ai soudain le pouvoir de permettre à chaque humain d’atteindre le bonheur, d’anticiper chaque événement tragique comme les attentats ou les catastrophes naturelles et pouvoir les éviter. Alors je me regarde étonnée, et je me dis que c’est sûrement toi qui refais surface.

J’aimerais changer les choses, réveiller les gens, face à une planète dont l’état se dégrade de jour en jour. Ces pensées me rendent visite chaque jour, mais encore plus depuis cette crise du Covid. Je me questionne de plus en plus sur notre mode de vie qui pourrait être tellement plus simple et agréable. Je vois d’autres personnes se poser des questions, comme si cette crise allait peut-être vraiment nous permettre de changer.

Je me suis rendue compte que nous sommes en plein dans une société digitalisée et obnubilée par le virtuel, et je me demande s’il y aura une limite. Je rêverais de vivre dans une société avec plus de contacts sociaux. Où nous pourrions parler entre nous plus librement et faire de nouvelles rencontres sans passer par le biais des smartphones. Une société où nous occuperions nos journées à travailler ensemble et non plus dans notre coin. Tu vois, je rêve d’un monde plus solidaire où aider serait presque une vocation pour chaque personne.

Qu’en penses-tu, toi qui m’a fait croire pendant longtemps qu’un simple bracelet porte-bonheur m’aiderait à tout réussir ? Tu sais, le monde qui nous entoure est tellement beau, à quoi bon se prendre la tête pour des choses sans importance ? Pour des échecs scolaires par exemple, parce qu’au fond il n’y a pas que ça qui compte dans la vie… La famille, les amis, la santé, ça c’est important.

Alors oui, j’ai peur de l’avenir, mais j’ai aussi foi en lui. J’ai foi en l’humanité et en toutes ces personnes qui tentent de faire bouger les choses, de faire évoluer les mentalités sur le racisme, le sexisme, l’homophobie, sur la conscience écologique et sur les discriminations. Si tu restais vivante en chaque humain, on comprendrait que nous sommes habités par les mêmes espoirs, et que nos différences ne sont pas des défauts.

Parfois, ça fait du bien de se dire que l’on peut croire en certaines personnes, croire au monde. Parce qu’au fond, percevoir le positif dans le négatif est un moteur dans ma vie de tous les jours.

Tu m’as donné la force de savoir me relever après les moments les plus difficiles parce qu’au final, la plus grande réussite c’est ça, savoir se relever après être tombée. Je sais que tu as envie de t’éloigner ces temps-ci. Et je sais que tu reviendras. Car tu reviens toujours.

Clo, 17 ans, Belgique

© 📸 @shashanksahay (Shashank Sahay) via @unsplash

Lettres pour dire le monde

Vous n’aimez peut-être pas qu’on vous appelle comme ça. Vous avez trop l’habitude d’être la norme et nous, nous sommes les autochtones, c’est à dire les autres, les différents de vous.

CONTEXTE : Cette lettre a été écrite suite au décès d’une jeune femme autochtone québécoise, Joyce Echaquan, décédée l’hôpital sous les insultes racistes de ses infirmières, d’une surdose de morphine, alors qu’elle leur disait y être allergique. Cet événement a soulevé une grande remise en question au Canada et un débat sur le racisme systémique envers les autochtones.

 Je la connais l’image que vous avez de nous. Vous croyez nous connaître. Vous vous dites que nous ne payons pas les taxes, que nous sommes tous sur la consommation d’alcool et de drogues, qu’on est tous des voleurs et quêteux. Dans les centres commerciaux, certains nous dévisagent par peur de se faire voler dans les boutiques. Lorsqu’on veut louer un appartement, certains propriétaires refusent, en disant qu’ils ont eu de mauvaises expériences avec “vous autres”. Pourtant, si vous en appreniez davantage sur notre culture, vous vous apercevriez que nous avons un grand respect pour tout ce qui nous entoure. Je vais vous dire ce que c’est être un autochtone.

 Nous sommes 11 nations, aussi différentes que vos nations. Pour vous, on est tous pareils, mais les différences entre nos peuples sont comme celles que vous avez entre vos pays. Nous les Innus, sommes un peuple qui adore rire et parler ! J’ai côtoyé les Atikamekw ; ils sont plus réservés mais accueillants et extraordinaires. Moi, ils m’ont accueillie comme si j’étais une des leurs. Ce que je trouve le plus beau chez les Atikamekw, c’est qu’ils ont conservé leur langue maternelle, tandis que chez moi, les plus jeunes ne la parlent presque plus.

 Nous sommes aujourd’hui sédentaires, vivant dans des maisons chauffées et éclairées comme les vôtres. Vous croyez qu’on est en dehors de votre monde ? Ben non, on a aussi des téléphones, Internet et les réseaux sociaux. Ils nous aident aussi à tisser des liens avec d’autres communautés. Et pourtant on sait aussi vivre en forêt.

 Être autochtone, c’est avoir vu les terres sur lesquelles on vivait déboisées, , c’est être reconnaissant envers l’animal qu’on tue pour se nourrir, c’est écouter les histoires des aînés car nous vivons encore avec nos grands-parents et même nos arrière-grands-parents. C’est respecter la terre Mère, Tshekauinu Assi en innu, ma langue. Kikawino aski en atikamekw. 

Être autochtone, c’est avoir les plus hauts taux de suicide de dépendance aux drogues et de maladies cardiovasculaires du pays.  Mais c’est savoir utiliser la spiritualité et le retour à la culture dans le processus de guérison.

Être autochtone, c’est être les enfants et petits-enfants de gens qui ont été amenés de force dans les pensionnats où ils n’avaient plus le droit de parler leurs langues, de pratiquer leurs religions, sous peine de recevoir des coups. 

Mes arrière-grands-parents et ma grand-mère ont été aux pensionnats. Ils ont été agressés physiquement mais aussi sexuellement. Ma grand-mère a noyé tout son mal de vivre dans l’alcool et la drogue. Elle a été prise en main, mais les séquelles sont restées. Chaque année, on monte en forêt avec elle et mon grand-père pendant deux ou trois semaines. On chasse, on trappe pendant plusieurs jours. Ils nous racontent des histoires, notre histoire.  

Dans les réserves, les enfants peuvent jouer dehors car nous sommes tous attentifs les uns aux autres. On partage aussi beaucoup, on s’échange de la nourriture, des électroménagers ou bien des vêtements. 

Les gens haut placés ne veulent pas reconnaître que le racisme systémique existe au Québec. On dit “racisme systémique” car il est propre aux institutions et c’est ça le débat. La tragédie de Joyce Echaquan en est la preuve. Cette femme Atikamekw de Manawan, mère de sept enfants, a été admise à l’hôpital pour des maux de ventre. Elle est décédée d’une surdose de morphine alors qu’elle ne cessait de dire aux infirmières de ne pas lui en donner car elle était cardiaque. Elle a fait un direct sur Facebook où on l’a entendu crier et les deux infirmières lui lancer des propos racistes.

C’était le soir de la fête de mon frère. Après souper on était à la cuisine. Puis il m’a dit en regardant son téléphone : 

“Mathil, tu parles l’atikamekw, non? Tu peux traduire ce que la dame dit ?” 

J’étais à peine capable de regarder la vidéo. Quand j’ai vu ça, j’ai ressenti beaucoup de colère. 

C’est comme si on nous mettait à genoux, encore une fois. 

Le lendemain soir, on a marché pour se rendre aux parkings d’un centre d’achat. On a allumé des lanternes. Il y a eu des chants, des danses de guérison et des prières. On était près de mille personnes, allochtones et autochtones. 

Cela fait depuis les années 90 qu’on parle de la réconciliation avec les autochtones. Et ben, nous attendons encore. Il y aurait tant de choses à faire. Nous pourrions faire des échanges culturels, se comprendre et collaborer. Moi j’essaie de faire mon bout de chemin. Cet hiver, je suis allée dans une école secondaire à Trois-Rivières pour faire une présentation auprès de gens qui ont entre 14 et 17 ans, afin de déconstruire les préjugés sur les Amérindiens.  

J’ai d’ailleurs demandé à rencontrer le maire de Sept-Îles pour réaliser des activités pour les allochtones et autochtones : organiser des jeux sportifs par exemple et commencer une partie de volley-ball, juste pour le plaisir. Pour moi, se réconcilier c’est un grand mot qu’on peut accomplir par des petits gestes.  

Nous devons travailler à bâtir une nouvelle relation pour créer un avenir meilleur. Voilà ce que je souhaite pour le Québec et pour nous autres. Car nous aimerions nous aussi nous promener en ville sans avoir peur. Parce qu’au fond, on est tous humains. Enfin, lorsque nous parviendrons à la réconciliation, le Québec sera plus juste et plus fort. 

Nous autres à l’école, on apprend votre histoire. Ce serait bien que vous commenciez à connaître notre vraie histoire, non ? 

Mathilda, 17 ans, Maliotenam (Québec, Canada)

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© 📸 Nicholas Lachance http://nicklachance.com @lachancephoto via @unsplash

Cette photo ne représente pas l’auteur de cette lettre.