Mon école idéale

Bonjour,

Je ne suis jamais allée chez vous, l’école, et comme ça intrigue souvent, je vous écris.

J’ai bientôt 21 ans. Ce choix, ce fut d’abord le choix de mes parents. Mon père, à ma naissance, a réfléchi à toutes les choses qu’un parent doit choisir pour son enfant : quoi manger, où habiter etc. ; l’école en faisait partie. Il s’est demandé pourquoi, un jour, il allait devoir me dire : « à partir de maintenant et pendant les 15 prochaines années, tu vas complètement changer ton rythme de vie, aller dans un endroit que tu n’as pas choisi et y rester 8h par jour ». En pensant à ça, il s’est dit qu’il devait trouver une raison valable pour m’y envoyer, il voulait que j’apprenne par plaisir, et jusqu’à ce jour… il ne l’a pas trouvée et il a convaincu ma mère.

Au fur et à mesure, j’ai compris pourquoi mes parents avait fait ce choix et c’est devenu le mien. J’ai réalisé que tout le monde apprend, naturellement, partout, tout le temps et que forcer cet apprentissage, imposer les sujets et le rythme n’avait pas de sens et pouvait même avoir un effet néfaste.

Mes journées n’étaient jamais identiques. Ma mère a créé un groupe de rencontres pour les enfants non scolarisés en région parisienne. Ces sorties, on y allait deux ou trois fois par semaine. On se retrouvait dans des parcs et des musées. On participait à des cours de cirque, de danse, de dessin, de musique ou de chant. On a toujours été très entourés, et grâce à ce réseau, j’ai côtoyé des personnes de tous les âges. C’était important aussi pour les parents de se rencontrer et de se soutenir. Car ce n’est pas toujours facile d’assumer ce choix face aux personnes qui ne comprennent pas, les voisins, les amis, la famille, les collègues, c’est un choix qui suscite beaucoup de jugements et d’incompréhension.

Le reste du temps on restait à la maison pour jouer, dessiner, regarder des films ou séries, lire et découvrir tout ce qui pouvait nous intéresser. J’avais le temps de me plonger dans tout ce qui pouvait m’intéresser, pendant un jour ou trois mois. Tous nos apprentissages sont venus de nos envies et besoins du moment, accompagnés par notre entourage. Chez nous il n’y avait pas de leçons, pas de matières, on apprenait tout au fil de nos activités et nos interactions.

Au fil des années, lorsque je rencontrais des enfants scolarisés et qu’on commençait à discuter de vous, il y avait quelques minutes de questions, d’explications, limite de tests. « Mais alors comment tu as appris à compter ? Tu sais où est ce pays ? » Mais au final, on passait vite à autre chose et j’ai toujours pu m’intégrer facilement à d’autres groupes, avec d’autres enfants.

Vous l’avez peut-être entendu, en ce moment beaucoup de parents sont en train de se mobiliser pour maintenir ce droit que nous avons tous aujourd’hui de pouvoir apprendre où l’on veut, à notre rythme et à notre propre initiative, sans vous.
Car vous ne convenez pas à beaucoup de monde. Il y a des enfants harcelés, jugés, qui perdent leur goût d’apprendre, leur curiosité, leur confiance, ou qui n’ont tout simplement pas envie de passer toutes leurs journées à rester assis chez vous.

Je suis très contente que mes parents aient pu nous offrir ce type d’éducation. Ça m’a permis d’avoir du temps pour me découvrir, me laisser explorer ce que je voulais sans qu’on me dirige, sans être forcée, sans pression.

Il y a deux ans, j’ai eu mon bac littéraire en candidat libre. J’ai voulu le passer pour l’expérience, vu que je n’avais jamais vécu d’examen avant. Je l’ai raté une première fois mais ça m’a permis de savoir ce qu’il fallait améliorer. Pour l’instant, il ne m’est pas utile mais qui sait, peut-être un jour ?

Aujourd’hui, je fais du montage vidéo et de la photo en autodidacte. C’est le métier que j’envisage, surtout le montage vidéo, domaine où je trouverai plus facilement du travail.

Je participe à plein de projets différents, pour moi ou pour d’autres. Dans la continuité de ce que j’ai vécu ces vingt dernières années, je me laisse la possibilité d’explorer, d’expérimenter et de me confronter à ce que le monde peut me proposer et ce que je peux lui offrir en retour.

Auriane, 20 ans, Paris

Mon école idéale

Au lycée y’a toujours les mêmes gens, toujours les mêmes musiques. Toujours la même ambiance. Les mêmes…  “Salut, oh tu l’as acheté où ton pull?!“On a cours en quelle salle?”, “ Tu finis à quelle heure?” La même odeur de café froid et de trop de parfums mélangés.

Au lycée, y’a ceux qui écoutent, ceux qui discutent et ceux qui attendent la fin de l’heure.

Ceux qui écoutent, souvent les gens qui discutent les trouvent bizarres. Ils doivent bien le leur rendre. Ils sont seuls, au milieu d’un couloir ou près d’un radiateur et tendent l’oreille à ce qui les entoure. Souvent je les regarde et je souris. Ils ressemblent aux petits écureuils qu’on voit dans les parcs à Londres. Et puis y’a ceux qui rêvent, crient ou réfléchissent en silence. Y’a la sonnerie et le va et vient d’une salle à l’autre.

Et moi, j’ai cette sensation constante que tout est trop fort. Je me blottis à la place que tu m’as laissé bien au chaud, au fond à gauche. La table beige, comme les autres. Seulement, sur cette table, il y a un trou, un trou que je creuse un peu plus tous les jours. Un trou fait avec la pointe d’un compas, pour passer le temps qui me semble si long. Promis c’est pas moi qui l’ai commencé. C’est sûrement un autre naufragé. J’ai juste fait comme les prisonniers sur les murs où d’autres ont gravé le temps qui passe.

Alors, parfois, souvent même, je regarde par la fenêtre, et je pars. Je pars sans vraiment savoir où, par-dessus le bâtiment C en briques rouges de l’époque romane, par-dessus les tables gravées de graffitis, par-dessus le terrain de foot, par-dessus ce grillage gris qui entoure cette cage qu’on appelle école, je me laisse engloutir par un tourbillon de pensées, fixant un point à travers ton simple carreau transparent. Là-bas, le ciel est bleu, pluvieux ou partiellement couvert. La vie est dure, passionnelle ou délicate, mais la vie existe, et ma vie m’attend.

J’ai passé quatorze ans à me demander ce que je voulais faire, le cul vissé sur les mêmes chaises et bois qui grincent au moindre mouvement, comme un message me signalant que j’étais un robot défaillant. J’ai passé des journées entières à écrire ce que pourrait être ma vie de l’autre côté, au lieu de prendre en note le cours d’espagnol ou de physique. Et maintenant que j’ai entamé ma dernière année, je doute.

Au lycée, tout m’agresse. Les gens m’effraient, ils sont bruyants et ils me font mal aux yeux.

Les professeurs semblent se demander ce qu’ils foutent ici, devant une classe qui n’écoute rien, devant des étudiants qui rêvent de sortir. Alors ils lâchent leurs nerfs sans vraiment que l’on comprenne pourquoi. Et sans vraiment que l’on cherche à savoir. Alors on baisse les yeux, et on attend.

Le pain du self est mou, comme le visage de celles qui le distribuent. Les toilettes sont toujours sales et je n’ai jamais le temps de finir ma clope parce que les pauses sont trop courtes. Alors j’imagine que dehors, je pourrais savourer cette fumée jusqu’au dernier trait. Mais, je doute.

Est ce que de l’autre côté de la fenêtre, tout est dicté à la lettre comme ici ? Est-ce que les gens se dévisagent? Est-ce qu’on entend les mêmes chuchotements incessants ? Y’a t-il un professeur pour me rappeler à l’ordre lorsque mon esprit s’égare ? “Mademoiselle, au lieu d’imaginer votre tenue de demain ou votre copain qui fait des siennes, si vous nous expliquiez en quoi le psychanalyste est le médiateur du “moi” selon Freud ? “

En quatorze ans, j’ai eu le temps d’apprendre. D’apprendre que tout n’était pas question de formule ou d’équation, qu’une langue ne s’apprend qu’en parlant avec les autres et non par des listes de vocabulaire, que l’art ne se pratique pas coincé entre quatre murs et que ma capacité de réflexion ne tenait pas sur une copie double en trois parties et sous parties avec alinéas.

J’ai connu les heures de colle. Les travaux forcés. Mon nom catapulté à la vue de la petite case sur la ligne où ils ne peuvent mettre de note et les pleurs d’une évaluation ratée. J’ai connu le stress de passer le portail et l’angoisse d’enlever mes écouteurs.

J’ai connu l’amour passionnel, l’amour d’un soir et l’amour quotidien, les gueules de bois, les cris de rage, l’explosion de sanglots, la sensation d’être libre le temps d’un verre et d’être à l’étroit au quotidien.
J’ai vu. J’ai vu la beauté de l’autre, de l’inconnu dans un café, de cette femme qui m’a dépanné du feu pour ma clope mal roulée. J’ai senti la peur, la frayeur d’un film d’horreur dans une salle de cinéma, celle de laisser la beauté d’un moment s’éteindre ou de l’avoir simplement laissé filer. J’ai vu l’euphorie et la révolte dans les yeux de ceux qui m’entourent. J’ai vite compris que je n’étais pas seule dans ma solitude, mais qu’on était chacun dans la sienne.

Il serait temps enfin de vivre, d’apprendre à respirer pour de vrai, et de commencer quelque chose qui a de la valeur, de l’importance.

J’ai passé trop de temps à refouler des émotions que je croyais dangereuses, à stagner derrière ton double vitrage, à avoir eu peur des autres, peur de moi et peur du monde. Maintenant, je fracasserais bien mon poing sur ta vitre dégueu de la salle 123, juste pour voir la gueule du prof, de ma mère, et pour me délecter du sourire qui se dessinerait alors sur mes lèvres.

Depuis quatorze ans, j’ai exploré le monde à travers un trou de serrure. Alors maintenant, à 17 ans, il serait temps d’ouvrir la porte.

Tara, 17 ans, Albi

💻  graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Mon école idéale

Aujourd’hui voici ce que nous a dit notre prof de français : « Votre intelligence doit être conforme au système scolaire ». Voilà ce qu’on nous apprend. Nous devons entrer dans des moules. L’intelligence c’est donc penser comme tout le monde ? Cette phrase terrible, elle cogne dans ma tête et prend toute la place.

Continuez la lecture “Lettre à l’Éducation Nationale”