Lettres pour me raconter

Je n’ai jamais su choisir. J’incarne typiquement la catégorie des indécis, des hausseurs d’épaule, des sans avis et des amateurs du « comme tu veux ». Prendre une décision sur des choix mineurs a toujours été une sorte de micro calvaire social, une chose un peu ennuyante de l’ordre de l’oubli du sucre après avoir fini les courses, ou des petites peaux qui poussent et qui piquent sur le côté des ongles.

Pourtant, il en est une pour laquelle je n’ai pas d’incertitude. Une décision, de celles que l’on ne prend généralement qu’après des années, de celles qui dérangent l’opinion publique, de celles qui attirent les froncements de sourcils, les sourires équivoques et les « Tu verras dans cinq ans, dans dix, dans quinze, peut-être vingt ». De celles qui créent les insomnies.

J’ai choisi de te priver du jour, de te laisser aveugle, sourd, muet, sans muscles ni chair, sans rire ni sang, sans âme ni larmes. Te laissant rien alors que tu pourrais être. J’ai choisi de supprimer d’avance tout souvenir, bon comme mauvais. D’éviter les albums photos qui font rire et pleurer, les repas de famille barbants, la découverte des beautés et des fragilités de la planète. J’ai choisi d’arracher tes pansements, de couper court à tes colères, d’empêcher tes chutes dans les graviers tranchants, d’abréger toutes tes souffrances avant même qu’elles ne paraissent. Avant même que je ne te les donne.

Je ne sais si je dois m’excuser de ces pensées assassines, ou au contraire me féliciter de cette  présence d’esprit. Seuls les visionnaires sauraient trancher. Les visionnaires ou les pessimistes. Ou simplement les réalistes ? Dans tous les cas, le futur semble avoir un calendrier bien chargé d’événements pour le moins barbants qui ne présagent rien de bon pour qui que ce soit, comme si la Terre avait déjà planifié ses rendez-vous chez le dentiste pour les cinquante années à venir.

Est-ce la peur qui guide ce choix ? La peur de ce qui nous déchire déjà un peu, à part le dentiste, et qui continuera de nous déchirer, devant les conflits qui se terminent et qui recommencent toujours, les cataclysmes qui font naître des naufragés, des orphelins, des sans-abris et des malheureux, les pandémies qui isolent, déciment dans le silence ou le fracas, la mort par intoxication de l’eau, de la nourriture, des sols, de l’air. Autant d’horreurs qu’il serait malvenu d’imposer à qui que ce soit de si pur.

Parfois, penser à cette réalité, c’est comme entrevoir des semaines de pluie battante entrecoupées de rares rayons de soleil ; il ne nous reste plus qu’à louvoyer entre les gouttes.

Nous avons au fond de nous un besoin, un instinct, et même un devoir de protection envers nous-mêmes. Mais n’avons nous pas aussi un devoir de protection de ce qui nous dépasse, au-delà de notre individualité un peu égoïste ? On voudrait être mères du monde, et exécuter ce devoir de protection envers ceux qui s’endorment chaque soir, qui suent, qui boivent, qui crient, qui tremblent. Envers les forêts, les bouleaux et les chênes, les trèfles et les œillets, les coyotes et les chevreuils. 

Envers ceux qui vivent déjà, et ceux qui prendront une décision autre que la mienne. Envers tous ces gens trop nombreux, dont la multiplication ne ralentit d’ailleurs pas, vers une surpopulation démesurée et un peu suicidaire. Décider de ton sort, c’est aussi tenter de rééquilibrer les choses et de faire vivre les vivants au-delà de la survie.

Aimer la vie, ce n’est pas seulement vouloir la multiplier : c’est la rendre supportable. mais en la rendant supportable. Pour vivre, il faut déjà que la vie elle-même suive son cours, tu ne crois pas ? Cela doit te paraître bien prétentieux, je le conçois, puisque comment imaginer faire reposer l’issue de l’humanité sur un seul être ? La seule réponse que je peux te donner, c’est que j’espère que d’autres fassent le même chemin de pensée.

Car je sais que je ne suis pas la seule. Cette décision concerne d’autres torturés du futur, d’autres angoissés du destin, qui voient en cet acte comme une poussière de révolution, une miette libératrice, un grain de sable en moins dans le sablier.

Comment ? Qu’est-ce que tu dis ? Oui, c’est vrai que tu aurais bien le droit de m’en vouloir, car si je te soustrais à toutes les peines, je t’anesthésie également des plaisirs et des joies que la vie peut offrir : la sensation des pieds nus dans l’herbe, la lumière du soleil qui réchauffe la peau et la brûle un peu, l’eau glacée des rivières qui serre les mollets, les bras qui enlacent, ceux qui guident, ceux qui protègent. Et puis le goût des baisers, celui des larmes, les douleurs de l’amour qui pincent le cœur, et qui ne sont parfois pas vraiment des douleurs. Les sourires et leurs infinies nuances : des inconnus ou des familiers ; ceux parfois gentils, parfois méfiants, des passants dont on croise le regard dans la rue ; le doux sourire de la vieille dame dont on a ramassé le sac, ceux protecteurs et pleins d’amour des parents qui veulent nous dire « fais attention », même si cela nous ennuie un peu, et tous les autres qui forment les strophes d’un grand poème humain. Mais il y a aussi tant de choses pour lesquelles tu ne saurais m’en vouloir, des choses qui effacent les sourires, des choses que je ne saurais même pas décrire. C’est comme un drôle d’instinct maternel à contresens qui se meut et qui s’émeut au fond de moi.

J’ai choisi de te démunir de l’existence. De te compter dès à présent parmi les morts, ou devrais-je dire parmi les non-vivants, car comment appeler ceux qui ne naîtront jamais ? Pourtant alors que je finis cette lettre, j’ai déjà l’impression de m’être trahie, car par ces mots déjà je te fais vivre, le temps d’un souffle, le temps de ces paragraphes qui atterrissent moins vite que ma pensée.

Pardonne-moi, mon enfant, de ne pas t’accepter.
Je te laisse exister dans les mots.

Jeanne, Besançon, 20 ans

Crédits photos : 
@molly_blackbird (Molly Belle) via @unsplash 
graphiste visuel : @cess.cess.16 (Cécile Gascuel) 
Lettres pour me raconter

Je te hais. Tu es cette partie de moi que je voudrais faire disparaître.
Mais sans toi je ne serai pas la personne que je suis maintenant.
Donc en te haïssant, c’est en partie moi que je hais.

Tu es si dur à comprendre. Alors que certains vont justes sourire, je ris aux éclats. Alors que certains vont juste montrer leur désaccord, je hurle mon mécontentement. Un moment de bonheur, je ressens une joie intense. Un instant de tristesse, je suis ravagée par ma souffrance. Un compliment, je déborde de reconnaissance. Une petite critique, je remets tout en question. Une remarque désagréable, je sombre dans le désespoir.

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Lettres pour me raconter

Je t’écris aujourd’hui pour te dire que ça a été compliqué de vivre avec toi. Toi dont je ne connaissais pas encore le nom il y a 5 ans.

Tu me dictais des gestes décalés, balancés, empilés et répétés. On me disait d’arrêter, c’était une telle frustration ! S’empêcher de ressentir et de réagir au monde extérieur, pour juste ne pas paraître anormal. Quel enfer…

En primaire déjà, tu agissais dans l’ombre et tu faisais des ravages : tu ne comprenais pas les humains qui sautillaient devant toi, tu rigolais à leurs remarques, comme si c’était des compliments. Chez eux comme chez moi, tu créais la panique.

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Lettres pour me raconter

LUNDI
Grande abstraction commune à tous les êtres humains vivants sur terre, présente dans toutes les choses que nous convoitons et celles que nous craignons ne pas avoir, je vous ai donné mon entière confiance et je me suis faite avoir.

Tous les jours, je vous ai vu dans ses yeux, je vous ai entendu dans son rire.
Je vous sentais au fond de moi quand il me disait « je t’aime ». J’ai tellement été éprouvée que cela me brûlait le cœur. Puis, vous m’avez quittée.

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Lettres pour me raconter

Quand je pense à toi, je vois tout de suite le visage d’une femme. C’était ma grand-tante. Elle avait le visage dur et doux à la fois. En ayant été institutrice elle a dû cultiver ces deux facettes. Elle se tenait toujours très droite telle une femme sûre et forte. Elle avait souvent le sourire aux lèvres et sa voix s’élevait doucement. Elle avait une énergie débordante et des connaissances à n’en plus finir. Je n’ai rien oublié d’elle, même si son image devient de plus en plus floue.

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Lettres pour me raconter

Petite sœur,

Tu t’es envolée. Et moi impuissant je t’ai regardée déployer tes ailes. D’un seul coup ton visage a perdu son masque de souffrance, la paix s’est dessinée sur chacun de tes traits. Tu semblais dormir.

Je t’ai regardée, bien attentivement, pour graver au plus profond de ma mémoire chaque détail de celle que tu étais encore. Je t’ai caressé ta peau, pour que ma main n’oublie jamais sa douceur. J’ai embrassé tes cheveux, pour y respirer ton odeur et la garder encore un peu sur moi.

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Lettres pour me raconter

Grand-mère,

Tu ne comprends pas le français, je le sais. J’en suis désolée, mais c’est la langue que je maîtrise le mieux. Et j’ai besoin de maîtriser la langue avec laquelle je t’écris, pour trouver les mots, pour être capable de te les dire.

Cela faisait déjà des mois que tu ne sortais pas, ce n’était pas dans tes habitudes. Et pourtant, il a fallu que ce virus te rattrape… Comme quoi on n’échappe pas à son destin…

Continuez la lecture “Lettre à ma grand-mère emportée par le corona virus”

Lettres pour me raconter

Je t’écris aujourd’hui pour te parler de mes peurs, de mes tremblements. J’espère que tu seras indulgente envers moi, que tu me comprendras sans me juger.

Tu sais, j’ai peur de ne pas trouver un métier idéal, peur de ne pas trouver la personne avec qui je partagerai le grand amour. Je t’entends déjà me dire « Laisse faire les choses et tout ira bien, ne te casse pas la tête ! » J’apprécie cette phrase magique, mais j’aimerais plutôt te programmer en moi.

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Lettres pour me raconter

J’écris cette lettre à quelqu’un qui m’est cher. J’écris cette lettre à quelqu’un qui est loin de moi. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne me connaît pas encore. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne peut pas me répondre.

L’innocence s’en est allée au fil des âges. Tu n’es plus là et je sais que plus jamais je ne te reverrai. Parfois tu me manques. Je me souviens de toi avec une petite coupe à la garconne qui aimais jouer avec les insectes et cueillir des fleurs au contact de tes plus doux amis, les chats. En ce temps-là, rien n’avait d’importance. Tu n’avais rien à décider. Tu n’étais qu’une enfant.

Continuez la lecture “Lettre à la petite que j’étais”