Lettres pour dire le monde

Vous n’aimez peut-être pas qu’on vous appelle comme ça. Vous avez trop l’habitude d’être la norme et nous, nous sommes les autochtones, c’est à dire les autres, les différents de vous.

 Je la connais l’image que vous avez de nous. Vous croyez nous connaître. Vous vous dites que nous ne payons pas les taxes, que nous sommes tous sur la consommation d’alcool et de drogues, qu’on est tous des voleurs et quêteux. Dans les centres commerciaux, certains nous dévisagent par peur de se faire voler dans les boutiques. Lorsqu’on veut louer un appartement, certains propriétaires refusent, en disant qu’ils ont eu de mauvaises expériences avec “vous autres”. Pourtant, si vous en appreniez davantage sur notre culture, vous vous apercevriez que nous avons un grand respect pour tout ce qui nous entoure. Je vais vous dire ce que c’est être un autochtone.

 Nous sommes 11 nations, aussi différentes que vos nations. Pour vous, on est tous pareils, mais les différences entre nos peuples sont comme celles que vous avez entre vos pays. Nous les Innus, sommes un peuple qui adore rire et parler ! J’ai côtoyé les Atikamekw ; ils sont plus réservés mais accueillants et extraordinaires. Moi, ils m’ont accueillie comme si j’étais une des leurs. Ce que je trouve le plus beau chez les Atikamekw, c’est qu’ils ont conservé leur langue maternelle, tandis que chez moi, les plus jeunes ne la parlent presque plus.

 Nous sommes aujourd’hui sédentaires, vivant dans des maisons chauffées et éclairées comme les vôtres. Vous croyez qu’on est en dehors de votre monde ? Ben non, on a aussi des téléphones, Internet et les réseaux sociaux. Ils nous aident aussi à tisser des liens avec d’autres communautés. Et pourtant on sait aussi vivre en forêt.

 Être autochtone, c’est avoir vu les terres sur lesquelles on vivait déboisées, , c’est être reconnaissant envers l’animal qu’on tue pour se nourrir, c’est écouter les histoires des aînés car nous vivons encore avec nos grands-parents et même nos arrière-grands-parents. C’est respecter la terre Mère, Tshekauinu Assi en innu, ma langue. Kikawino aski en atikamekw. 

Être autochtone, c’est avoir les plus hauts taux de suicide de dépendance aux drogues et de maladies cardiovasculaires du pays.  Mais c’est savoir utiliser la spiritualité et le retour à la culture dans le processus de guérison.

Être autochtone, c’est être les enfants et petits-enfants de gens qui ont été amenés de force dans les pensionnats où ils n’avaient plus le droit de parler leurs langues, de pratiquer leurs religions, sous peine de recevoir des coups. 

Mes arrière-grands-parents et ma grand-mère ont été aux pensionnats. Ils ont été agressés physiquement mais aussi sexuellement. Ma grand-mère a noyé tout son mal de vivre dans l’alcool et la drogue. Elle a été prise en main, mais les séquelles sont restées. Chaque année, on monte en forêt avec elle et mon grand-père pendant deux ou trois semaines. On chasse, on trappe pendant plusieurs jours. Ils nous racontent des histoires, notre histoire.  

Dans les réserves, les enfants peuvent jouer dehors car nous sommes tous attentifs les uns aux autres. On partage aussi beaucoup, on s’échange de la nourriture, des électroménagers ou bien des vêtements. 

Les gens haut placés ne veulent pas reconnaître que le racisme systémique existe au Québec. On dit “racisme systémique” car il est propre aux institutions et c’est ça le débat. La tragédie de Joyce Echaquan en est la preuve. Cette femme Atikamekw de Manawan, mère de sept enfants, a été admise à l’hôpital pour des maux de ventre. Elle est décédée d’une surdose de morphine alors qu’elle ne cessait de dire aux infirmières de ne pas lui en donner car elle était cardiaque. Elle a fait un direct sur Facebook où on l’a entendu crier et les deux infirmières lui lancer des propos racistes.

C’était le soir de la fête de mon frère. Après souper on était à la cuisine. Puis il m’a dit en regardant son téléphone : 

“Mathil, tu parles l’atikamekw, non? Tu peux traduire ce que la dame dit ?” 

J’étais à peine capable de regarder la vidéo. Quand j’ai vu ça, j’ai ressenti beaucoup de colère. 

C’est comme si on nous mettait à genoux, encore une fois. 

Le lendemain soir, on a marché pour se rendre aux parkings d’un centre d’achat. On a allumé des lanternes. Il y a eu des chants, des danses de guérison et des prières. On était près de mille personnes, allochtones et autochtones. 

Cela fait depuis les années 90 qu’on parle de la réconciliation avec les autochtones. Et ben, nous attendons encore. Il y aurait tant de choses à faire. Nous pourrions faire des échanges culturels, se comprendre et collaborer. Moi j’essaie de faire mon bout de chemin. Cet hiver, je suis allée dans une école secondaire à Trois-Rivières pour faire une présentation auprès de gens qui ont entre 14 et 17 ans, afin de déconstruire les préjugés sur les Amérindiens.  

J’ai d’ailleurs demandé à rencontrer le maire de Sept-Îles pour réaliser des activités pour les allochtones et autochtones : organiser des jeux sportifs par exemple et commencer une partie de volley-ball, juste pour le plaisir. Pour moi, se réconcilier c’est un grand mot qu’on peut accomplir par des petits gestes.  

Nous devons travailler à bâtir une nouvelle relation pour créer un avenir meilleur. Voilà ce que je souhaite pour le Québec et pour nous autres. Car nous aimerions nous aussi nous promener en ville sans avoir peur. Parce qu’au fond, on est tous humains. Enfin, lorsque nous parviendrons à la réconciliation, le Québec sera plus juste et plus fort. 

Nous autres à l’école, on apprend votre histoire. Ce serait bien que vous commenciez à connaître notre vraie histoire, non ? 

Mathilda, 17 ans, Maliotenam (Québec, Canada)

Notre média publie des lettres de toute personne âgée entre 15 et 25 ans qui veut s’exprimer sur un sujet de son choix. Si c’est ton cas, et que tu as des choses à dire, écris-nous ! lettresd1generation@gmail.com 

© 📸 Nicholas Lachance http://nicklachance.com @lachancephoto via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Cette photo ne représente pas l’auteur de cette lettre.

Lettres pour dire le monde

Très « chairs » Vivants,

 
Il existe une multitude de routes qui mènent à soi en passant par l’autre. Je crois que la plus précieuse est sans aucun doute celle qui reconnaît que nous sommes vivants à travers nos incroyables émotions. Refoulées, soumises et minimisées, domptées pour ne pas ressentir la partie triste du monde, celle qui nous renvoie au deuil de nous-mêmes, aux impossibilités et à l’inconcevable.

Ces émotions sont celles des “refouleurs”. Vivants cachés, ils ont tort puisqu’ils s’ignorent. Car la paix n’est possible qu’après avoir mené sa propre bataille au-dedans de soi. Ressentir l’obscurité interne permet d’en apprécier la lumière. Oui, ils ont tort et ils ont peur. Mais vous, vous n’avez pas peur.
Vivants, vous voguez entre tous ces sentiments, passant d’une mer d’huile aux fureurs marines. Vous créez chaque couleur tout en donnant naissance aux nuances de la palette. Celles qui nous différencient, nous relient et nous animent.
 

Non seulement vous vivez chaque scène, mais vous l’écrivez au même instant. Vos propres contradictions vous mènent à une justesse et à une empathie pour tout le Vivant.

Oui, Vivants de chair, vous êtes beaux, et chacun de vos miroirs est un catalyseur. Si tous les moments sombres de la vie devaient se sublimer demain, c’est dans votre intensité que j’aimerais qu’ils puisent.

Oui, Vivants oubliés, vous êtes beaux. Perdus dans la rapidité d’un monde que vous souhaiteriez prendre au corps toujours plus intensément. Sachez que je vous ressens et que vous faites du bien à mon cœur.

Continuez de faire hurler vos murmures et de partager vos puissants intérieurs. Continuez de regarder avec douceur, de rêver avec folie, d’embrasser la rage.
 

Et merci. Merci de saisir le monde par sa poésie. De l’accueillir dans son intégralité tout en restant libres, conscients et acharnés. Ainsi vous faites honneur à la Vie.

Larry, Metz

© 📸 Tony Ross via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Lettres pour dire le monde

Toi le gosse de foyer, enfant de la DDASS. Toi le Cassos.

 

Je t’écris la lettre que j’aurais aimé recevoir. J’espère qu’elle te permettra de retrouver l’espoir en ce foutu monde, ou au moins qu’elle te remontera le moral.

 
Toi qui ne voulais que l’amour d’une famille. Tu as eu la malchance de naître au mauvais endroit, au mauvais moment ou chez les mauvaises personnes. Ta colère envers tout ce qui t’entoure, ton envie de tout voir brûler, je la comprends. Je la connais.
 
 

On aurait dû t’aimer, t’écouter et te soutenir. Au lieu de ça, on t’a catapulté dans un lieu froid, à devoir partager ton intimité avec de jeunes inconnus souvent hostiles. Tu n’as connu ni l’histoire avant de t’endormir, ni le câlin pour te réconforter après un cauchemar.

 

Les seules personnes à t’avoir un peu écouté sont les éducs qui font ce qu’ils peuvent avec les contraintes de leur métier, si peu nombreux, et n’ayant pas le droit de trop s’attacher à un enfant. Et puis le psy qui te regarde parler d’un air absent en hochant la tête de temps à autres…

 
Ta parole n’a jamais eu beaucoup de valeur auprès des “adultes”. Les seuls à t’avoir jamais compris sont tes rares copains du foyer, enfin ceux avec qui tu ne te battais pas. Et même quand tu ne parles pas, tu sens bien ces regards à l’entrée ou à la sortie du foyer. On sait que tu viens “de là”. Et tu as l’impression d’avoir été mis à la poubelle de la société.

 
Tu voudras passer le temps qui te semble si long. Tu écouteras de la musique, tu dessineras, tu regarderas des films, tu te baladeras quand tu le pourras ou peut-être même que tu feras des bêtises. Tu auras bien raison. Ce sont ces passions solitaires qui te permettront de tenir. Elles te forgeront une force de caractère surhumaine. Celle qui te permet en ce moment de lire cette lettre. Avec elle tu comprendras que le pire est passé. Toi qui te disais jusque là que ce que tu es, personne ne voudrait l’être. 
J’aimerais que tu ne perdes pas espoir. Oui ta vie ne sera pas un long fleuve tranquille : tu connaîtras certainement des galères que les enfants aimés ne pourront jamais vraiment comprendre. Eux qui seront toujours étrangers à ta solitude, à tes idées noires, à cette détresse que tu éprouveras quand les choses échapperont à ton contrôle, à ta peur.

 
Dans la vie de tous les jours, au travail, tout te ramènera à ce passé que tu voudrais oublier. Les gens te demanderont si tu as des frères et soeurs, si tu vis chez tes parents, ce que tu as eu comme cadeaux de Noël… Tu hésiteras entre tout déballer pour te soulager ou ne rien dire, pour ne montrer aucune faille ou par pur orgueil.
 

Tu auras certainement du mal à demander de l’aide, par peur de déranger. Tu préfères ne faire aucune vague dans la vie des autres. Mais tu rencontreras tout de même des personnes formidables, sans les avoir cherchées. Et elles  deviendront cette famille que tu as tant désirée.

 
Avec eux et ta volonté comme amie, tu sauras faire feu de tout bois, ta plus belle récompense sera ta fierté. Tu voudras t’en sortir pour toi même, tu y arriveras car qui que tu sois, petit être oublié, tu es un guerrier!
 
 
 
Cécile, 22ans, Charleville-Mézières.
 
© 📸 @wflwong (Warren Wong) via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour dire le monde

Des morts par milliers et eux, ne pensent qu’à vous, futures vacances. Alors qu’ils s’inquiètent de ne pas savoir ce que vous leur réservez, ils ne connaissent même pas la rivière qui est à dix kilomètres de leur maison ou la petite route qui les mène à la plus belle des ruelles du village voisin.

Pour ma part, les moments longs et lourds que nous venons de vivre m’ont rendue plus téméraire. Je suis sortie de mes habitudes et ça a tout changé. Avant, je montais tout droit dans la forêt puis à gauche. Et le lendemain, au lieu de prendre à gauche, je suis allée tout droit. Ce que j’ai alors découvert m’a donné ce même sentiment que lorsque nous voyageons à l’autre bout de la terre. Un sentiment qui mélange une pincée d’angoisse, une cuillerée d’inconnu et une poignée d’émerveillement.

Continuez la lecture “Lettres à nos futures vacances”

Lettres pour dire le monde

Je n’avais jamais vu autant d’oiseaux devant la maison que depuis qu’on n’a plus le droit de sortir de chez nous. Les animaux, petits et grands, reprennent leurs droits. J’aime les voir danser de l’autre côté des fenêtres. Ils me donnent de l’espoir. Ils ont l’air tellement insouciants. Leur plus grande préoccupation en ce moment est de nourrir leurs petits. Nous ne sommes pas très différent en vérité, cela préoccupe aussi beaucoup de parents.

Continuez la lecture “Lettre à la nature en repos”

Lettres pour dire le monde

Ma douce Ginou,

Aujourd’hui, je veux utiliser cette arme incroyable que sont les mots pour te faire voyager. C’est vrai qu’en ces temps étranges, les mots n’ont jamais été aussi salvateurs. Ils soulagent le cœur. Je sais que tes yeux et tes oreilles te jouent des tours depuis quelques années, et malgré leurs caprices tu gardes un appétit et une curiosité insatiable. C’est incroyable. J’ai du mal à imaginer un confinement sans mes yeux et mes oreilles. Tu m’impressionnes. Grâce à tes efforts, ta volonté, tes derniers élans de vie, tu gardes contact avec le monde, avec tes proches. Tous les jours, tu t’installes devant ce que tu appelles ce «petit outil». Cet écran qui représente ta fenêtre quotidienne sur le monde. Cette «page numérique», qui nous connecte, nous lie les uns aux autres. Et tout particulièrement, l’une à l’autre. Ces emails qu’on s’envoie depuis des années ont participé à la création d’une relation toute particulière, précieuse, délicate, profonde, et aimante. Un échange de génération, toi 89 printemps, moi 28 hivers. Merci donc, petit outil.

Continuez la lecture “Lettre à Ginou, 89 printemps”

Lettres pour dire le monde

Il est dix-neuf heures et neuf minutes. Le ciel est dégagé, les oiseaux chantent de tous les côtés. Étendue dans le hamac, je ne te vois pas. Pourquoi n’es-tu pas là ?

J’ai promis à Mone et Christian, mes voisins, que ce soir, tu nous dévoilerais ta robe rose. Je tiens tellement à te voir ! Chaque soir je lève la tête et je m’endors en rêvant qu’un jour, je t’atteindrais.

Continuez la lecture “Lettre à la lune”