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Lettres pour me raconter

Monsieur le Deuil,

J’étais au courant de ton existence depuis bien longtemps. Tu as inspiré beaucoup d’histoires que j’ai dévorées en grandissant. On s’est croisés quelques fois avant que tu t’installes durablement dans ma vie. Hé oui, les grands-parents et les rêves d’ado ne sont pas éternels. Notre flirt n’aurait dû durer qu’un temps. Puis tu devais partir. Et une fois mes épaules suffisamment larges, on aurait pu avoir une véritable histoire toi et moi.

Bien sûr, cela ne s’est passé comme prévu. Tu es entré dans ma vie de façon sournoise, l’année de mes 20 ans. On m’avait vaguement préparée à ton arrivée, mais je ne pensais pas vivre avec toi aussi tôt. Progressivement, tu as pris tes quartiers. Quand la mort s’est imposée à moi, quand mon espoir d’être plus forte que la maladie que deux fois nous avions déjà repoussée s’est brisé, j’ai commencé à sentir ta présence. Déjà, tu calmais ma colère. Pourtant, cette injustice se trouvait décuplée par un virus qui m’arrachait au réconfort de mes proches. À l’âge où l’on attend tout de la vie, mes espérances ont été broyées.

Je sens bien que tu essayes d’apaiser la violence de la mort qui m’a arrachée à l’amour de ma mère. De façon tendre ou cruelle, tu me projettes dans une profonde mélancolie. Je me sens lasse. Lasse de me retourner dans la rue pensant croiser ma mère, lasse de prétendre que « ça va », alors que rien ne va plus. Mes émotions sont tantôt décuplées, tantôt atrophiées. Je ne parviens plus à trouver du sens dans mon quotidien. Je me demande à quoi bon obtenir mon diplôme si celle qui m’a tant soutenue ne peut me féliciter ? Il m’arrive encore de vouloir composer son numéro pour lui raconter qu’ici, les cerisiers sont en fleurs. Pour lui dire à quel point ils sont beaux, puis d’avoir un haut-le-cœur en me rappelant que non, je ne lui dirais rien de tout cela. Il y a des jours où, sans prévenir, la douleur me transperce. Je m’endors alors au milieu de mes larmes, perdue dans ma solitude. Ses amis me disent à quel point je lui ressemble, à quel point elle serait fière de moi. Ils ne savent pas à quel point cela provoque en moi un sentiment amer.

Je ne peux te considérer comme un ami. La mort m’a rompue. Aujourd’hui, tu es encore trop lié à elle pour que nous soyons amis. Comprends que ma vie a volé en éclat. Depuis, je passe mon temps à me couper pour tenter de rassembler mes morceaux. Je n’ai plus de chez-moi. Un voile translucide s’est déposé sur ma vie. Je suis là, sans jamais être complètement présente. Des mots comme « partie » sont ternis à jamais. Je déteste la violence des euphémismes. Les morts ne sont pas « partis » : les morts sont morts.

Tu m’amènes dans des directions improbables et tu me dévoiles des facettes de ma personnalité que je ne soupçonnais pas. Puisque je ne peux plus me voir à travers les yeux de ma mère, j’apprends à me faire confiance. Je deviens quelqu’un d’assuré et de déterminé. Tu me forces à croire en moi pour me convaincre qu’un jour ça ira mieux. Moi qui ai toujours été insouciante, tu m’as rendue grave. Je sais maintenant quelque chose que la plupart des gens de mon âge ne sont pas près de connaître. Tu m’apprends des choses que je n’aurais jamais sues sans toi. Mais je ne vais pas te remercier pour cela, car tout ce que tu m’apportes c’est ce que ma mère aurait dû avoir le temps de m’apprendre.

Je te préfère à la souffrance de ma mère. Je te fais confiance pour m’emmener au plus profond de la faille qui s’est ouverte en moi. Je sais que je souffrirai encore longtemps. Je suis prête à affronter toutes les étapes que tu me réserves. Il faut que je te fasse une place, car tu fais partie de moi. Mais, reconnais que tu n’es pas facile à suivre. Tu aimes me faire aller et venir entre le déni, la colère et la dépression. Tu ne suis pas le programme à la lettre, mais je sens le temps faire son travail.

Progressivement, grâce à toi, j’accepte la mort. Progressivement j’essaye d’arrêter de survivre, pour vivre à nouveau. Malgré les jours d’abattement, malgré ma colère face à tant d’injustice, je continuerai à composer avec. Malgré la violence des confinements, je redouble d’inventivité pour exprimer mon besoin de vie dans un monde mis à l’arrêt à cause d’un virus. Je me crée de nouveaux refuges, loin, dans un monde rêvé. Je t’écris, je te donne un corps, puis j’écris à ma mère tout ce que je ne peux dire de vive voix. J’apprends à demander de l’aide lorsque j’en ressens le besoin. Je m’évade dans de longues marches en nature, parfois seule, souvent en bonne compagnie. Sur mon sentier j’ai fait des rencontres qui m’aident chaque jour à t’accepter entièrement, je les en remercie sincèrement. Ce sont des bouffés d’air précieuses.

Certains jours, j’ai le sentiment de réussir à nous synchroniser. Je commence à comprendre que tu n’es pas un ennemi à semer. Au contraire, tu sembles vouloir m’aider, tu es à mes côtés, quand personne d’autre n’est là. Tu me montres que j’ai encore la force d’exprimer mon besoin de vivre. Un jour, je serai capable de te remercier.

J’accepte que la violence que je vis soit à la hauteur de la personne que j’ai perdue. Pour elle, pour ses promesses, pour mes promesses, je continuerai de t’accepter au mieux pour pouvoir avancer dans ma reconstruction. Jamais je ne cesserai d’aimer, jamais je n’oublierai.

Inès, 21 ans, Grenoble

Lettres pour dire le monde

Cher monde,
Par où commencer
Je ne te reconnais plus vraiment
Ici.
Entouré, mais seul
Un manque de générosité
Un vide
Une envolée de corbeaux noirs
Courir
Vers une échappatoire
Ma libre pensée
Enfermée
Dans cette existence

Je rêve d’amour

De l’être aimé
Je rêve de sourires
De goûter à tous les élixirs
De trouver ma voie
De rires aux éclats

Je rêve de vivre

Là-bas
De te suivre
De te serrer dans mes bras
D’avancer sans bla bla
Libre dans ma tête
Se débarrasser de mes chaînes
Simplement sans peine
Juste perdre haleine
Je rêve de bruit et de silence
À un concours d’éloquence
D’une joyeuse existence
D’un monde nouveau
Je rêve d’une fin
On n’a qu’une vie.
On n’a plus envie
De respirer les échappements
Juste besoin
De prendre le bon tournant.
David, Les Vosges
Lettres pour me raconter

Aujourd’hui, c’est à chaud que je vais te décrire mon froid.
C’est comme un besoin d’exprimer, de partager mon émoi.
C’est bien d’ailleurs la première fois que je fait ça.
Il le mérite bien mille fois.

Six jours pendant les fêtes, nous nous séparons pour aller voir nos familles
Pour tout un tas de couples c’est normal et régulier, ils le vivent très bien comme ça. Je vous respecte et je vous admire, vous, les grands adultes qui avez peu de temps à deux. Mais comment vous expliquer sans être ridicule… pour nous c’est une véritable épreuve. J’ai l’impression d’être restée enfant.

C’est un grand raid sous la neige des souvenirs à gravir la Montagne au bord du vide. C’est l’impossibilité de combler cette absence.”Ça vous fera du bien !” qu’ils disent. Non, pour l’avoir vécu déjà deux fois cette année : non !
Mais bon… c’est la famille d’abord ?

La veille déjà mon ventre se noue. Lorsqu’il part la magie n’existe plus. Impossible de retenir mes larmes quand je le vois partir. Mon cœur souffre, il crie, il hurle et ne comprend pas. Je perds mes repères, à bout de souffle je n’ai plus d’oxygène. Mon amour, mon mec bizarre qui fait peur aux gens, car il est tellement différent.

J’ai compris que la différence fait peur, mais moi elle m’émerveille. C’est comme si on venait de deux planètes différentes et pourtant, on forme notre propre monde.

Il regorge de richesses, déborde d’intelligence et d’énergie. Avec lui j’apprends à chaque minute. Il m’ouvre les yeux, je découvre et voyage. Vrai, sans tabou, sans mensonge, sans secret. Il me donne tant d’amour sans compter et sans retenue.

On a notre propre langage, nos propres rires et nos gueulantes. Nous sommes devenus fusion. Je suis sa Reine des glaces, il est le Fou du Roi de feu. Je l’apaise et il me booste.

Je suis le calme et il est ma plus belle tempête. Car sans folie il n’y a pas de raison. Il me rend heureuse depuis trois ans. Il m’a permis de réaliser mes rêves de voyage. À toi homme aussi incroyable que vrai : je t’aime !

Je suis là, à 28 ans à me retrouver comme une adolescente  amoureuse et à fleur de peau. J’ai presque honte, mais ces lignes qui coulent autant que mes yeux, ne sont-elles pas la preuve que l’amour inconditionnel existe bien ?  S’il y a bien une chose dont je ne doute plus c’est de cet amour.

Si vous êtes encore là à lire cette lettre, n’oubliez pas de dire je t’aime à ceux que vous aimez, de leur donner vos sourires comme vos larmes, car l’amour exige de la sincérité .

2020 à été difficile pour tous. Nous sommes usés, désabusés, fatigués, lassés. Justement, plus que jamais, ne laissons personne nous faire oublier le plus important.

Prenez-soin de vous.

Tagadark, Loire (42)

© 📸 Alex Iby via @unsplash

Mon école idéale

Cher latin,

Si vales, bene est, ego valeo.
Si tu te portes bien, tant mieux, moi je vais bien.

Tu dois être étonné que je t’écrive. Tu as tellement l’habitude d’être appelé « langue morte » ! Avec le grec ancien, ton meilleur ennemi, tu dois souvent te sentir oublié, délaissé.

Pourtant, dès notre première rencontre au collège, ça a été un coup de foudre. Tu as su répondre à l’une de mes interrogations de petite fille – pourquoi diable mettre un « p » à « loup » ? Et la magie a opéré, j’ai compris que les mots cachaient une histoire, un mystère, je voulais tout savoir. La mythologie, les empereurs, pourquoi pas… C’était intéressant, mais ça restait du folklore. Ce que je voulais, c’était de la langue. Toi. Comprendre qui tu étais, comment tu fonctionnais, pouvoir communiquer avec toi.

T’espérer

Et puis la déception. Une mauvaise prof, une classe chahuteuse. Pas le temps d’apprendre les déclinaisons. Il fallait regarder des films et partir en Italie. Et moi je restais là, séparée de toi par une paroi de verre, attendant de pouvoir enfin te rencontrer vraiment. Je ne savais pas comment t’atteindre. Je n’avais pas de grammaire, pas de dictionnaire, et surtout, personne pour me montrer comment parvenir jusqu’à toi. J’attendais au premier rang, me contentant de ce petit mot écrit au tableau : hodie – aujourd’hui. Ce mot, c’était tout et rien à la fois. Rien, parce qu’il donnait une légitimité à la prof : elle nous avait appris quelque chose, elle avait donc fait son travail. On pouvait passer à autre chose. Tout, parce que c’était toi.

Au lycée, j’ai cru que je pourrais t’approcher de plus près. J’ai vite déchanté. L’oral ? Pas pour moi ! La professeure ne cessait de répéter que c’était facile, qu’il suffisait d’apprendre par cœur. C’était comme ça que l’épreuve était conçue. On devait préparer un corpus de textes courts puis recracher leur traduction et un petit commentaire. Il y avait si peu d’élèves qui choisissaient cette option, il n’aurait surtout pas fallu leur demander trop d’efforts ! Et toi là-dedans, où étais-tu ? Tu étais comme un fantôme, une ombre. Je me trouvais face à ton image, ton apparence, mais ce n’était pas vraiment toi. En cachette, pendant les cours d’allemand, j’apprenais mes déclinaisons. Je ne savais pas à quoi elles servaient, seulement qu’elles étaient la clef. Un premier pas vers toi. Non, les cours d’étymologie ne me satisfaisaient pas. Ils t’asservissaient au français en te cherchant une utilité, une légitimité. Moi, je cherchais désormais un latin affranchi, un latin qui n’aurait pas à se justifier. C’est toi que je voulais, pur, libre et beau. Et en cherchant à te libérer, c’était peut-être à ma propre liberté que j’aspirais. J’étais euphorique, je transgressais les règles pour toi, en faisant confiance à mon intuition. Un jour, nous nous rencontrerions !

Te choisir

Et puis zut, arrivée en terminale, ça ne me suffisait plus. Non, vraiment, je ne passerais pas l’oral. J’avais trouvé une confidente ; une professeure prête à me préparer à l’écrit, c’est-à-dire à accompagner la débutante que j’étais dans la traduction d’une œuvre complète en seulement un an. J’étais seule dans cette option, et tous les jours, nous nous retrouvions en tête à tête au CDI, toi et moi. Tant pis pour les devoirs, j’avais toute la nuit pour y penser ! Je découvrais tes sonorités, ta logique et tes ablatifs absolus. Et Cicéron. Et Sénèque.

C’est à cette époque que j’ai réellement compris qu’on me ferait payer ce choix. Dans ma famille, d’abord. Le jour où j’ai dit à mon père que je voulais faire L, nous avons eu une longue conversation. Il est taciturne, mon père. Il parle quand il le faut, pas davantage. Pourquoi ne veux-tu pas faire S ? Tu es bonne en maths, en physique, en SVT, tu devrais faire S ! Ça ne m’intéresse pas. Je n’y trouve rien d’inspirant, je suis à la recherche de la beauté et je n’en vois pas dans les sciences. Mon père m’a alors fait une démonstration mathématique complexe pour me prouver qu’il y avait bien de la beauté dans les maths. C’est vrai. Je ne dis pas le contraire. Mais je crois que chacun doit pouvoir être libre de chercher la beauté qui lui correspond. En fait, je lui ai menti ce jour-là. J’ai défendu la beauté de la littérature, alors que c’était à la tienne que je pensais. Ta beauté qui résulte notamment de ta logique. Mais ça, il faut te connaître pour s’en apercevoir. Pour comprendre que ton corps est littéraire, mais que ton âme est mathématique. J’aurais aimé que ma famille l’accepte. Ils l’ont fait, d’une certaine façon, en me laissant changer d’option et préparer l’écrit. En contre-partie, j’ai consenti à en parler le moins possible. Pardon, tu n’étais pas assez scientifique.

Au lycée, ce n’était pas facile non plus. L’administration avait gardé exactement les mêmes classes qu’en première, à une exception près. Moi. Entourée d’inconnus, dans une option qui ne me permettait aucune rencontre, j’étais bien seule. J’étais l’intello, la fille bizarre. Celle qu’on tolérait si elle ne parlait pas trop de son option. Tu ne les intéressais pas. Ou plutôt, ils ne se demandaient pas si tu pourrais les intéresser. Heureusement, la plupart des professeurs étaient bienveillants. J’étais celle qui réussirait. Celle à qui le documentaliste prêtait un dictionnaire pour toute l’après-midi sans enregistrer son nom. Celle qu’on pouvait laisser trois heures seule dans une classe en sachant qu’elle passerait tout ce temps à travailler. De petites entorses au règlement. Mais d’immenses marques de confiance.

Quand j’ai eu mon bac, on m’a félicitée. Ils n’avaient rien compris : le bac, je m’en moquais. En un an, j’avais traduit Phèdre en intégralité. 1280 vers. Rien ne m’avait jamais rendu aussi fière.

Te quitter ?

En prépa, nouveau contre-temps. Une mauvaise prof. Une classe avec de nombreux débutants. Cette fois, je lisais Cicéron sous ma table. La prof n’était pas dupe, mais comme je répondais du tac au tac quand elle m’interrogeait sur ses exercices trop faciles, elle ne disait rien. J’ai cependant découvert le thème. Traduire du français au latin, quel jeu magnifique ! Je t’empruntais un mot et je le modelais pour qu’il s’emboîte parfaitement dans le reste de la phrase. A 18 ans, avec toi, je jouais aux Lego ! J’avais plus d’amis aussi. Des élèves de ma classe et même des scientifiques qui acceptaient que je leur parle de toi. Ils devaient me trouver un peu bizarre, mais en prépa, les bonnes notes justifient tout. Et dans ce domaine, je faisais partie des privilégiés. Pourtant, en deuxième année, je bouillais. La professeure était excellente, mais elle m’interrogeait peu, de peur de m’en demander trop. Je délaissais mes fiches de vocabulaire pour me plonger à nouveau dans les textes. J’ai découvert Sénèque. Non plus le Sénèque de Phèdre, mais celui des Lettres à Lucilius, le philosophe. Disce gaudere – apprends à te réjouir. Quelle force dans ces deux mots, quelle justesse ! Oui, c’était difficile la prépa, mais mon bonheur ne dépendait que de moi ! Dédaigne la Fortune, fais l’apprentissage de la joie, réjouis-toi de toi-même et de la meilleure part de toi !

Le concours… La rupture. J’ai compris que la sagesse était un long chemin. Et que je n’étais pas prête à affronter les coups de la Fortune, la violence d’un jury. Je t’ai rendu responsable, je t’ai rejeté. Nous étions obligés de continuer à nous fréquenter, mais j’éclatais en sanglots dès que j’étais face à toi. Je n’ai plus lu Sénèque. Je ne me suis plus battue. Le silence dans ma tête. Je n’en pouvais plus.

Te retrouver

Latin, aujourd’hui j’apprends à te retrouver. Pardonne-moi mes erreurs, pardonne-moi tout ce que j’ai pu oublier depuis ma deuxième année de prépa. Je cherche des moyens détournés de parvenir à toi. On n’oublie jamais son premier amour. J’ai découvert le plaisir d’enseigner, de transmettre. Une étudiante de ma promo a bien voulu laisser de côté ses préjugés et te rencontrer. Je lui sers d’intermédiaire, sans lui avouer que je me sers aussi d’elle comme d’une intermédiaire. Quel bonheur de voir ses yeux s’illuminer en apprenant que « ex aequo » vient du latin ! En tant que médiéviste, elle voit une utilité à cet apprentissage. Mais je crois aussi qu’elle commence à comprendre que tu ne te résumes pas à ça. Que tu n’as besoin ni du français, ni de l’histoire. Que tu te suffis à toi-même.

Alors, s’il faut apprendre le grec ancien, s’il faut supporter l’incompréhension de ma famille et de mes amis, s’il faut devenir prof en sachant que je risque surtout d’enseigner le français… je le ferai.

Je me suis déjà longtemps battue. Je continuerai à me battre. Jusqu’à l’agrégation peut-être. Je te ferai connaître, revivre.

Je t’aime – Te amo.

Laetitia, Sud-Ouest de la France, 22 ans

© 📸 Ben White via @unsplash

Lettres pour dire le monde

Toi,
ma prison,
mon coup de règle sur les doigts,
ma claque sur le visage à chaque matin,
mon gouffre.

Elle,
ma source, mon existence, ma conscience,
mon cœur, mon âme, ma vie,
ma peau, mes os et mon sang.

J’ai toujours trouvé ça bien étrange de devoir marier les mots Musique et Industrie. Selon le Larousse, tu es l’ensemble des activités économiques qui produisent des biens matériels par la transformation et la mise en œuvre de matières premières. Ouf. Économie, production, biens matériels, matières premières… et l’art, dans tout ça? L’art de la musique, son raffinement, son évolution, et surtout, ses bienfaits chez les êtres humains, on trouve ça où là-dedans ? Qu’est-ce qu’il reste de l’art quand il devient une industrie ?

La musique nous guérit et nous libère. Elle nous amène là où nous ne pourrions jamais nous rendre. Elle règne dans le mystère des sons, et ce n’est qu’en se dévouant à son mystère avec respect qu’on peut la comprendre. J’existe grâce à elle, et en quelque part, elle existe un peu mieux grâce à moi, et à toutes les créatrices et créateurs de musique. Mais toi, tu la stérilises et tu en fais un simple produit.

La musique, mon choix et mon destin

Les musiciens qui m’ont élevée m’ont inculqué les fondements de la musique dès l’âge de 5 ans. À 8 ans, j’avais mes premières expériences d’enregistrement en studio et à 11 ans, mes débuts sur scène. À 14 ans, j’avais déjà pris la décision de devenir une rockstar, et je n’avais qu’une hâte : sortir du milieu scolaire pour me faire une place. Je l’ai enfin quitté pour de bon à 20 ans pour vivre ma passion pour vrai.

A-t-on un destin ? Quand je regarde mes choix de vie et mon chemin, je me demande bien souvent si j’ai vraiment choisi la Musique… ou si c’est elle qui m’a choisie. Je crois l’avoir choisie de façon consciente, mais en même temps, elle est la seule chose que je sais faire qui fait du sens pour moi, la seule chose que je comprends réellement. Elle m’a fait comprendre ce que c’est, d’aimer pour vrai. Toutes les fois où mes peines d’amour m’ont fait sentir comme si on m’avait catapultée du haut d’une falaise, c’est la musique qui m’a permis de rapiécer les mille morceaux que j’étais devenue. Nouvelles œuvres composées en rafale ou album de Tori Amos écouté en boucle aussi longtemps qu’il le fallait… c’est la Musique, et la Musique seule, qui m’a toujours sortie du gouffre.

Je n’ai pas choisi ce que je ressens pour Elle, mais je me devais de tout faire pour lui remettre tout l’amour qu’Elle donne. J’ai choisi de lui dévouer ma vie. Mais ce que je n’ai pas choisi, c’est comment toi, Industrie, tu allais me rendre la vie impossible.

Produire plutôt que créer

Une partie de ce que nous sommes, nous les artistes, t’échappera toujours. Nous œuvrons avec un pied dans l’éther et un pied sur la Terre. Nous traduisons l’expérience de la vie humaine en récits sonores. Nos émotions sont des rythmes, des accords et des vibrations. Nous ne sommes pas des machines de production constante et massive.

Pour maîtriser notre art et le faire mûrir, nous devons nous y donner à chaque instant. Jusque dans les années 90, il était encore possible, avec des paroles profondes et des approches sonores différentes du standard pop, de se faire une place. Le public alors voulait bien que la musique le fasse réfléchir, s’éveiller et grandir.

Le 21e siècle t’a vu homogénéiser la musique, établissant le pop comme unique standard. Les opportunités de faire sa place avec de la musique alternative sont devenues excessivement rares. Combien de fois ai-je eu ce type de discussion avec les gens de chez toi : “Pour faire de l’argent avec ta musique, Alexandra, et trouver des opportunités, tu dois faire un produit qui pourra être consommé le plus facilement et rapidement possible. Tu dois faire un produit commercial. Ton approche est trop artistique!”

Face à une telle fermeture d’esprit, les créatrices et créateurs de musique comme moi prennent donc la route indépendante – et au 21e siècle, choisir la route indépendante, ça signifie devenir femmes et hommes d’affaires. Résultat : nous passons désormais presque tout notre temps derrière nos écrans à vaquer au trop-plein de tâches qui composent la réalité des artistes indépendants d’aujourd’hui.

Médias sociaux, marketing, promotion, networking.
Se booker, contacter les médias.
Faire des événements, trouver des espaces.
Organisation, promotion, gestion d’événements et de spectacles.
Gestion de personnel, gestion budgétaire, gestion de communautés.
Création, développement et maintien de sites web, de contenu web et de communautés web.

Et là-dedans, il faut bien sûr trouver un moyen de créer, pratiquer, jouer et enregistrer de la nouvelle musique. Sans oublier de vivre nos vies. La création prend donc inévitablement une place secondaire, voire tertiaire. Ce n’est plus un choix, ça devient un deuil à faire tous les jours.

Avoir une job pour faire son métier

Nuit après nuit, heure après heure, devant l’écran. Plus d’énergie, plus rien pour retourner à l’instrument pour créer, encore moins pour le plaisir. Que des pixels, que du marketing, que de la promotion. Petit à petit, on se voit déconnectés de notre art.

Tu vas me dire que c’est une opportunité de développer de nouvelles habiletés. Oui, mais non… parce que cela nous épuise et nous vide. On perd notre vision. Et ça n’est pas notre métier ! Si j’avais voulu être conseillère marketing, développeuse de site web, organisatrice d’événements ou gestionnaire de communications quelconque, j’aurais pris ce chemin. Mais non : j’ai longtemps orienté mes études vers la musique, et choisi ensuite d’arrêter pour entrer entièrement dans mon univers créatif. J’ai choisi de créer le meilleur art possible, afin de contribuer au bien-être des êtres humains. Ma route, c’est celle de la Musique, m’étais-je dit. Je rencontrerai bien des gens pour qui la gestion, l’organisation et le marketing, est une passion. Et ensemble, nous formerons des équipes solides où chacun brillera de ses propres forces.

Mais pour réussir à bâtir une telle équipe, on doit en avoir l’opportunité. Et qu’en as-tu fait, des opportunités, au cours des 20 dernières années? Tu as décidé de les transformer en source de revenus. Bravo pour toi ! Tant pis pour les artistes! Le profit avant l’humain, évidemment!

Résultat : on doit se les payer, nos opportunités.
Payer pour organiser des spectacles, payer pour participer à des spectacles.
Payer pour se promouvoir, payer pour être visible.
Payer pour avoir une chance, payer pour faire notre place.
Payer, sinon ça ne marchera pas, notre affaire.
Et pour payer tout ça, c’est donc une deuxième job que ça nous prend.

“Tu fais quoi dans la vie ?” Quand je dis “Artiste indépendante”, on me fait systématiquement la remarque : “Ok mais ta vraie job, c’est quoi ?” Ma “vraie job”, c’est elle qui paye mes factures et me permet de produire ma musique, la diffuser, la partager et la présenter. On travaille donc… pour travailler.

Les collègues de la job de jour nous tapent alors sur l’épaule en disant “Tu as de beaux projets!” Des projets, mais pas un vrai métier pour eux autres. Ils n’ont souvent aucune conscience que la culture s’étend au-delà de ce que la télé de leur salon leur diffuse – un résultat bien nocif de ton emprise.

Plus rien à donner

As-tu une idée de ce que nous, artistes indépendants, on obtient, comme profits? Rien, en fait. Absolument rien. Au 21e siècle, il n’est plus possible de gagner de l’argent en vendant sa musique. On en est toujours simplement à espérer récupérer notre investissement et remettre la balance à zéro, au moins pour nous sortir de nos dettes. Si on vend nos chansons en streaming pour 1$, on reçoit 0.07$ . On est bien loin du profit. Nos revenus, c’est par les concerts qu’on les obtient. Mais encore là, quand on est artiste indépendant, les dépenses sont immenses pour donner un spectacle.

Prix d’un keyboard: 600$, au plus abordable
prix d’un micro: 80$ dans les plus cheap, 350$ minimum pour la qualité
prix d’un infographiste pour faire une affiche: 200$
prix des salaires des musiciens du groupe: 75$ x 3 = 225$, et ça, c’est bien parce que ce sont des amis
prix de location de la salle de spectacle: 200$ minimum

Voilà pour les dépenses. Et du côté des revenus, sur la scène indépendante, le prix du billet de spectacle, c’est 5$ comme standard. Pour charger 10$ à l’entrée, y faut offrir un spectacle presque digne du Cirque du Soleil. Et si on ose demander 20$ à l’entrée, c’est non seulement se faire demander pour qui on se prend, mais c’est aussi perdre tout le public qui préfère dépenser le plus d’argent possible en boisson, et le moins d’argent possible pour soutenir et contribuer à l’essor de sa scène locale. On doit jouer gratuitement, “contre de la visibilité”, et peut-être contre une pinte de bière.

Nous sommes des milliers de créatrices et créateurs de musique milléniaux, que tu as propulsés dans les dédales de l’avancement technologique. Et avec elle il faut que tout soit parfait, lisse, propre. Il faut tout donner de nous, constamment, à 200%. Mais pour toujours donner le meilleur de soi, il faut en être capables, et devant l’immensité absurde des tâches qui composent notre vocation, nos réservoirs se retrouvent complètement à sec. On doit produire du contenu gratuit pour gagner et maintenir notre place (blogs, vidéos, etc.) Le principe de base de l’énergie est que lorsqu’on en met dans quelque chose, ça doit nous revenir. Sinon on se vide, et on n’a plus rien à donner.

Alors quand on voit que les opportunités se font de plus en plus rares et coûtent de plus en plus cher, et surtout – surtout – qu’on accumule les burnouts, on se doit de prendre du recul, pour se demander jusqu’où on te laissera nous étouffer. Parce qu’une chose est certaine, peu importe le domaine, il est temps d’arrêter de normaliser l’épuisement professionnel.

Tracer une nouvelle route

Le quotidien des artistes indépendants suit désormais la route d’un train complètement déraillé, et il est grand temps pour nous d’en sortir. Nous devons retrouver une vie saine et une santé mentale équilibrée. C’est notre droit ! Nous devons réclamer notre valeur et nous redonner le droit d’être ce que nous sommes. Nous devons rétablir notre droit d’offrir à nos publics tout ce que notre musique peut leur apporter : libération, amour, apaisement, conscience, sentiment d’appartenance… Car ce n’est pas toi qui apportes ça au public, Industrie. C’est Elle. Toi, tu n’es pas la Musique. Tu n’es pas un art, et l’art de la musique, ce n’est pas un produit. Elle a traversé des millénaires, pas toi. Elle doit être préservée, cultivée, nourrie. Elle doit être aimée, comme elle nous aime.

Une artiste qui choisit de quitter les médias sociaux parce qu’elle est à bout de se battre contre les algorithmes, choisit déjà une autre route. Seule, elle perdra toutes ses opportunités. Mais si tous les artistes le faisaient et mettaient leurs énergies à réinventer leurs communautés et leurs scènes locales, nous pourrions alors, probablement, vivre le changement dont nous avons tant besoin.

Je fais face à ma vie, et je comprends bien peu. Mais je comprends la Musique, et je comprends mon devoir, et ainsi, je comprends mon destin.

Alex Robshaw, Auteure-compositrice-interprète, Montréal.
www.alexrobshaw.com

Lettres pour me raconter

Depuis quelques temps, je ne vois que toi. Nous sommes devenues, sans le vouloir, des colocataires. Pour combien de temps ? Je ne sais pas.

Tu parsèmes mes journées sans plus savoir où te cacher. Tu brilles à travers mon écran, mon téléphone ou même la lueur du soleil dans les recoins de mes volets. Mais dans mon humble appartement de deux pièces aux couleurs plutôt claires, ta présence m’oppresse.

Tu es mon premier spectateur, la première à découvrir toutes les facettes de mon intimité. Tu restes silencieuse, transparente, à me voir faire des choses dont peu de gens sont témoins dans mon entourage – pleurer, rire, danser, dormir, cuisiner.

Quand je rentre dans mes délires, tu m’observes et tu me rappelles vite à l’ordre.
Quand j’essaye de te semer le temps d’aller dormir, que je me laisse envelopper dans la pénombre et que je m’apprête à plonger dans mes rêves, tu m’entoures de ton ombre et tu me souffles un air glacé dans la nuque.

Mes déjeuners se résument à une assiette sur mes genoux, à l’ordinateur allumé sur la série du moment, à la bouilloire remplit d’eau chaude du réveil au coucher. La vaisselle reste toujours propre, peu de vêtements sortent de mon dressing et je n’ai jamais autant rempli mes placards de nourriture.

Tu es devenue à toi toute seule ces journées qui s’enchaînent. Tu étais une infime partie de moi depuis ma naissance et en quelques mois tu es devenue toute ma vie, mon quotidien, en entier.

Où est donc passé le rire aigu de mes copines ? Le tapement des pieds dans les couloirs du métro ? Les verres qui trinquent sur les tables voisines lors de mes nombreuses soirées festives ? Seuls quelques visages apparaissent en facetime. Le reste du temps, c’est la voix des acteurs dans les films qui me fait sentir moins isolée.

Il faut que tu saches que c’est encore nouveau pour moi et très abstrait. On m’a dit que tu faisais partie de moi et ça, depuis longtemps ; que je devais t’accueillir et apprendre à être heureuse avec toi avant d’être heureuse avec d’autres. Mais comment veux-tu que je travaille sur moi si, de toute façon, je n’ai pas le choix ? Comment puis-je t’accepter dans ma vie de tous les jours si je n’ai même pas de vie de tous les jours ?

Alors j’apprends, d’heure en heure, à t’enlacer à mon tour ; avec tendresse, amour et non avec tristesse. Car c’est avec toi que j’ai quitté le chemin d’une vie dynamique et répétitive, que j’avais l’habitude d’accepter, pour des journées plus tranquilles, plus saines, tournées vers l’autre et vers l’instant présent.

Tu as de multiples facettes, de multiples personnalités et chacun te rencontre à sa manière, à un instant de sa vie. Plus particulièrement cette année. Tu es rentrée plus tôt que prévu dans la vie de nombreuses personnes qui n’avaient pas encore les outils pour t’aimer, et tu t’es renforcée dans la vie de ceux que tu avais déjà conquise. Tu as causé de nombreux dégâts, fait souffrir de nombreuses âmes, au point que certaines envisagent de partir pour de bon. Si seulement nous avions appris à te faire confiance plus tôt… à te découvrir sans t’associer à des peurs, à nous laisser une chance de te conquérir avec douceur.

Je décide donc, aujourd’hui, de te comprendre et de t’accepter telle que tu es. Je considère qu’il est urgent d’apprendre à vivre en paix avec toi, et donc avec moi-même, et je nous souhaite qu’il y ait autant d’amour entre nous qu’il peut y en avoir entre deux êtres.

Thaïs, 25 ans, Île De France.

Lettres pour me raconter

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Ou plus exactement, je ne t’avais jamais envoyé ce que j’avais couché sur le papier.

Tu es arrivée brusquement dans ma vie, il y a presque 5 ans. Il paraît que tu fais souvent ton apparition entre l’âge de 15 et 25 ans. On t’a donné le nom de décompensation psychotique. Un mot impossible pour décrire quelque chose qui m’a fait sortir du réel. La première fois qu’on m’as parlé de toi, je n’ai pas compris grand chose, car c’était en anglais, dit par le médecin qui me suivait en Turquie. Ensuite médecins et psychiatres me l’ont réeexpliqué en France. Tu cherchais à “rompre mon équilibre psychique avec des épisodes délirants très brusques”. Aujourd’hui j’ai besoin de te raconter ce qu’il s’est passé entre nous, pour me délivrer de toi une bonne fois pour toutes.

Une nouvelle réalité

Tu t’es manifestée dans un petit paradis, aux Cameron Highlands, entourée de plantations de thé, où j’étais en backpacking pour 3 mois en Asie. J’ai ressenti un changement radical en moi, un changement effrayant et magnifique à la fois. Cette sensation qu’une énergie avait pris possession de moi. J’en ai eu des fourmillements dans les moindres recoins de mon corps. Quelque chose en moi comprenait qu’il fallait que je rentre en France, mais c’était déjà trop tard.

Dans la réalité que j’étais la seule à percevoir, le temps passait de manière irrationnelle : le soleil se déplaçait d’est en ouest en l’espace d’un battement de cil, et chaque musique que j’avais l’habitude d’écouter avait été comme remixée par mes mouvements, comme si nous étions connectés. C’est vrai que c’était très étrange, mais c’était aussi génial et j’aurais aimé que tout le monde puisse l’écouter.

Tu me protégeais du monde extérieur, en me disant que j’étais mieux ici. Tu faisais de moi quelque chose d’agité. Je parlais je réfléchissais, comme si j’étais devenue quelqu’un d’autre, certaine que le monde dans lequel j’avais toujours vécu n’était qu’un mirage.

Une voix m’est revenue – bien réelle – que j’écoutais depuis mes 15 ans. Chacune de ses chansons me confirmait qu’on était liés. J’avais l’impression de communiquer avec Lui. En pleine nuit, alors que mes amis dormaient, je me suis enfuie de l’hôtel pour le suivre, sentant mes pas guidés par une force étrangère, pour enfin le rejoindre.

La capture

J’ai chanté tout du long, écouteurs dans les oreilles. J’ai balancé sur le chemin toutes les affaires que j’avais sur moi, une à une. J’ai commencé par mes bijoux, et j’ai fini par mes vêtements et mes chaussures. Tous ces biens matériels ne m’étaient plus d’aucune utilité là où j’allais. Je me suis retrouvée à marcher en maillot de bain au beau milieu des routes de montagnes, jusque dans la forêt.

Rappelle-toi…La peur qu’ont eue mes amis lorsqu’ils se sont réveillés et qu’ils ont vu que je n’étais plus là. Le moment où ils sont partis à ma recherche et m’ont retrouvée couverte de bleus. L’avion dont on m’a fait sortir de force lors de l’escale.Le premier hôpital où on m’a amenée sans même que je m’en rende compte.

Enfermée

Rappelle-toi…
De ma famille, impuissante.De la peur et de la détresse pendant un mois d’enfermement. Des piqûres, des barreaux aux fenêtres, des médicaments. 
Des camisoles de force.De ce froid ambiant, ces murs jaunis par le temps.De cette odeur particulière qu’on ne trouve que dans les hôpitaux.

La terreur lorsqu’on m’enfermait dans cette pièce minuscule, sanglée sur le lit. 
De ma nuque douloureuse, à force d’essayer de regarder par la fenêtre qui se trouvait derrière moi, le seul puits de lumière qui me permettait de ne pas perdre complètement pied.
Les journées passées avachie sur une banquette, amorphe, après chaque piqûre de tranquillisant. 
Et cette idée…

que je ne sortirais plus jamais d’ici.

Sortir de l’enfer

Plus le temps passait, moins tu te manifestais. Au bout de 15 jours, j’avais commencé à retrouver l’appétit. J’étais moins sédatée, et on m’autorisait à sortir de temps en temps dans la cour. Rentrer chez moi redevenait une possibilité.

Mais à mesure que tes forces s’amenuisaient, je me retrouvais seule, seule dans un pays dont je ne comprenais pas la langue, et tu n’étais plus là pour m’apporter refuge.

On est finalement rentrées en France, toujours ensemble. Puis, petit à petit tu t’es complètement détachée de moi. Je m’exprimais par moi-même et plus par l’autrevoix. Et puis le temps s’est remis à s’écouler normalement. Le soleil, la lune et toutes les planètes se sont remises à leur place. Les musiques étaient redevenues comme avant… seulement des musiques. Je pouvais sortir toute seule et aller boire un café avec mes amis. J’ai même retrouvé du travail.

Revivre “normalement”

J’ai toujours eu du mal à parler de toi avec les autres. J’avais honte, peur d’être rejetée et qu’on ne me comprenne pas. Peut-être qu’avant de pouvoir en parler aux autres je devais d’abord en parler à moi-même… c’est-à-dire à toi. Voilà pourquoi je t’écris. 

J’ai réappris à ne plus être à contre-sens. J’ai teint mes pensées noires en rose, j’ai fait en sorte de redevenir conforme à notre société, et il paraît que c’est bien mieux comme ça. Sauf que tu étais une partie de moi… tu m’as fait devenir qui je suis, et j’aurais peut-être préféré que l’on t’accepte comme une part entière de ma personnalité.

Je veux aussi que tu saches que tu n’as pas fait que me faire sentir anormale. Tu m’as aussi offert une autre vision de la vie et de l’univers. Tu m’as fait grandir. Tu m’as ouvert les yeux et tu as éveillé mon esprit. Tu m’as fait faire un voyage vers une dimension que je n’aurais pas pu imaginer. Mais je devais faire un choix. Car tu vas de paire avec les hôpitaux, la solitude, les médicaments, la tristesse, les regrets et tout ça, j’ai décidé de les laisser derrière moi.

Freud dit que «les comportements, même en apparence les plus insensés, ont un sens». Donc tu as un sens, mais lequel? Tu es «une tentative des êtres à trouver des solutions -certes dysfonctionnelles- à des problèmes profondément humains.» Entre la langue des médecins et celle de la spiritualité, je cherche encore à te définir. Accepter ce bout de chemin passé ensemble, c’est tout ce que j’ai pu faire.

Ana, 25 ans, Haute-Savoie

© 📸 Oscar Keys via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16

Lettres pour me raconter

Du plus loin que je me souvienne, on a toujours eu une relation compliquée. Il faut dire que tu es entré dans ma vie assez brusquement. Je ne connaissais pas vraiment ton existence avant que tu me fasses mal. Ce jour-là, en regardant le sang couler dans la baignoire, je me suis demandée lequel de mes organes était en train de décéder. Une adulte compétente m’a dit que c’était toi, ça ne m’a pas tellement rassurée.

Elle a aussi dit que c’était par toi que je pouvais faire des bébés, et que maintenant j’étais une femme. Ça ressemblait à une mauvaise nouvelle. Moi qui ne voulais déjà pas d’enfants, j’ai été tellement en colère ! On venait de m’annoncer qu’il y avait un monstre dans mon ventre qui, tous les mois, me rendrait malade sans mon consentement. Douze semaines par an je devrai me gaver de cachets et cacher les traces de sang. Je n’ai jamais très bien compris pourquoi c’était si honteux. Je trouvais ce manège ridicule : se tordre devant un miroir, demander à une copine si on a une tâche, chuchoter pour demander une serviette, enfouir les protections dans des boîtes. C’était ridicule mais je m’y pliais quand même. Tu es apparu en trimbalant avec toi tous les changements ingrats de l’adolescence, avec ses douleurs et ses incertitudes. Je n’avais pas les clefs pour t’accueillir.  

Tu comprends, j’ai toujours entendu qu’il fallait toujours être la meilleure version de soi-même : la version dynamique et proactive. Je voulais être forte, je ne voulais ne jamais pouvoir être infériorisée à cause de mon genre ou à cause de mon sexe. Je ne voulais jamais être taxée d’hystérique ou de pleureuse. Je ne voulais pas être considérée comme une boîte à bébé. J’ai voulu rejeter ma féminité.

Adolescente je pensais qu’une « vraie fille » était une nunuche rose et hypersensible qui n’a pas d’humour. Ça m’a permis d’avoir plein de copains garçons. J’étais tellement heureuse quand je sentais qu’ils me considéraient comme l’un des leurs, quand ils oubliaient le temps d’une soirée que j’avais des seins. Je ne me revendiquais fille que lorsque je voulais parler de sexisme ou draguer quelqu’un.

Puis j’ai découvert le féminisme, par petites parcelles. J’étais révoltée contre chaque nouvelle injustice que je découvrais. Evidemment, je n’ai jamais pensé consciemment que c’était de ta faute, mais je t’en voulais dans le fond. Sans toi on ne m’aurait peut-être pas différenciée d’un homme. Et puis on ne m’aurait jamais traitée d’hystérique, puisque cet horrible mot naît de ton étymologie. Je voulais être « comme un homme » pour être traitée comme leur égal, et tes stupides règles m’en empêchaient. Je ne pouvais même pas m’organiser en fonction d’elles, car elles n’arrivaient jamais quand elles étaient prévues. Les symptômes changeaient tous les mois : parfois j’avais trop mal pour faire du sport, parfois je pleurais comme une madeleine devant des pubs pour céréales, parfois je perdais du sang jusqu’à l’anémie.

Je suis tombée amoureuse, j’ai essayé la pilule, j’ai pris 12 kilos. J’ai voulu changer, la gynéco m’a répondu que le préservatif ne faisait pas grossir. À partir de ce jour, la quête impossible pour trouver un contraceptif qui te soit adapté a commencé. Celle pour trouver un gynéco qui soigne les douleurs de règles avec autre chose que de l’antadys aussi. J’ai vite eu autant de gynécologues que d’amant.e.s. Rien ne fonctionnait : les pilules, les stérilets, l’implant … À chaque nouvelle tentative la situation empirait. Je ne compte plus le nombre de jours où, lorsque tu saignais, je ne pensais qu’à m’ouvrir les veines. Je t’ai haï pour toutes ces journées où tu m’as fait mal au point de ne plus pouvoir me lever, pour toutes les saloperies que je devais prendre pour vivre avec toi, pour l’argent que tu me coutais, pour le temps passé chez des médecins qui n’avaient aucune solution à me proposer. J’ai espéré tellement de fois être stérile. J’ai tellement prié pour que tu n’existes pas. Je me demandais à quoi tu servais mis à part me faire mal et me coûter du temps et de l’argent. Tu étais à mes yeux une chose qui ne m’appartenait pas, une sorte de parasite. 

Malgré les hormones, je suis tombée enceinte. C’était la deuxième fois. J’étais passée au stérilet pourtant, pour être sûre que ça ne réarrive pas. En fixant le test de grossesse, je me suis demandée si c’était une mauvaise blague. Cette fois l’embryon s’est accroché, l’avortement s’est mal passé. 

J’ai décidé de me tourner vers d’autres médecines : vers les savoirs brûlés des herboristes et autres sorcièr.e.s. C’est un processus lent qui n’a pas encore porté tous ses fruits, mais grâce à lui j’apprends à mieux te connaître. Au fil des apprentissages j’ai réalisé que j’étais cyclique, comme le reste de la nature. J’ai aussi réalisé que notre société ne nous donnait pas accès à ce cyclisme. Il faudrait toujours être proactif, dynamique, égal. Peu importe les saisons ou la période. J’ai compris pourquoi tu m’avais fait autant de mal toutes ces années. Je ne savais pas t’écouter. La méconnaissance, la honte puis la haine que j’ai porté à ton encontre ne pouvaient pas te permettre d’être en bonne santé.

Aujourd’hui je veux m’excuser pour toutes ces années où je t’ai rejeté. Pardon pour toute la colère que j’ai eu contre toi. Pardon de nous avoir fait du mal. Je te promets qu’à partir de maintenant je ferai de mon mieux pour t’écouter. Je veux apprendre à célébrer chaque période de notre cycle : les jours où je suis une lionne malicieuse comme les jours où je suis une loutre en boule au fond d’un lit. Je le sais désormais : j’arriverai réellement à être forte le jour où je saurai embrasser l’entièreté de ce que je suis. Je serai à l’aise dans mon corps quand je saurai être attentive à tous ses signaux, et aux tiens particulièrement. J’ai hâte qu’on y arrive. Je vais faire de mon mieux pour être patiente d’ici là, c’est promis.

Elise – 23 ans – Quelque part en Seine-et-Marne

© 📸 Timothy Meinberg via @unsplash

Lettres pour me raconter

Parfois, il arrive qu’un événement nous brise complètement. Un événement si violent, qu’il vient bouleverser toute notre vie : nos habitudes, notre façon de voir le monde, notre façon d’être. Si choquant, qu’il nous pousse à nous isoler. Enfin, c’est ce qui m’est arrivé à moi. Après, j’étais complètement perdue au point de même plus savoir qui j’étais.

J’ai dû parcourir un long chemin pour arriver jusqu’ici. J’ai vécu des moments de vide, des envies de disparaître.

Par la suite, j’ai découvert une force de vie en moi. J’ai dû réapprendre à vivre avec les autres, pour enfin sentir l’espoir renaître en moi.

1.  Expérimenter le vide
Quand c’est arrivé, un vide m’a envahie. Un vide qui vous fait ne plus rien ressentir. Ni joie, ni peine, ni douleur, ni colère. Juste un vide, qui efface peu à peu la personne que vous êtes. Je me sentais complètement inexistante, comme si on m’avait supprimée. Je restais la plupart du temps figée, comme si j’étais le fantôme de moi-même. J’avais l’impression de voir les choses en étant en dehors de mon corps. Je faisais des gestes, mais je n’habitais plus ma vie. Je n’étais même plus capable de suivre une conversation ou un cours.

Je me racontais que ça allait passer. Mais à mesure que le temps passait, j’ai compris que non : on ne peut pas changer cela. C’est quelque chose d’irréversible, un peu comme si on gommait un trait de crayon : on ne le voit plus, mais le papier est marqué. J’ai essayé de reprendre une nouvelle page pour tout recommencer. (J’y ai passé des heures.) Mais les larmes montaient et finissaient par tomber sur la feuille qui se déchirait. Alors j’abandonnais.

2. Vouloir disparaître

J’étais devenue invisible. J’ai pourtant essayé de m’ouvrir à cœur ouvert aux autres. Mais lorsque je voulais me confier, que les mots étaient sur mes lèvres, une force les repoussait dans le fond de ma gorge. Je restais seule. Seule avec mon silence. Condamnée deux fois : la première au moment où ça s’est passé, et puis une deuxième fois, à ne pas pouvoir parler. Condamnée à errer comme une âme perdue, entre la terre et le ciel.

J’ai joué avec la mort. J’avais envie de retrouver ce grand-père qui avait été si présent pour moi pendant mon enfance. Envie de revoir mon ami qui, avant moi, avait décidé de se rendre au paradis. Au lieu de ça, ils m’ont rejetée sur terre, sans vie.

3. Sentir en soi la force de vie
C’était vraiment dur d’avoir envie de vivre. Moi je ne voulais tout simplement plus. Mais j’ai dû essayer de reprendre possession de moi. Aujourd’hui, je suis là de nouveau, à me poser des tas de questions : pourquoi suis-je incapable de me concentrer, incapable de prendre la moindre décision ? Pourquoi je ne me sens à ma place nulle part ? Pourquoi je n’arrive pas à vivre pleinement ?Et puis je repense à eux. À ceux qui ont fait de moi cette personne étrangère. Ce sont eux qui m’ont tuée.

 Puis à force d’errer, on finit par rencontrer d’autres personnes aussi brisées que nous. J’ai fini par nouer une belle amitié avec quelqu’un. On se soutient. D’autres personnes m’ont relevée. Elles m’ont fait comprendre que j’étais à ma place sur terre, que je pouvais devenir la personne que je souhaitais, que j’avais le droit d’avoir des rêves, d’avoir des envies, et même le droit d’avoir des peurs. Grâce à elles, j’ai découvert une force bien cachée en moi. Une force si puissante que par moment, elle nous permet de nous faire sentir vivante.

4. Revivre parmi les autres

Pour l’instant, je veux disparaître au milieu des autres. Je passe la plupart de mon temps à regarder les personnes que je croise. J’observe leurs comportements, leurs réactions, leurs façons de s’exprimer. J’analyse tout ce que je vois, que ce soit dans la rue, dans les transports, en cours, dans les magasins ou lors d’un repas. Je les observe pour les imiter. Parce qu’il est plus simple de se fondre dans la masse et de ne pas se faire remarquer quand on se comporte comme tout le monde. J’essaie de recoller les meilleures parties des personnes que je rencontre, un peu comme une greffe afin de me reconstruire une nouvelle personnalité. Plus tard, je retrouverai peut-être ma place parmi les autres.

5. Redonner un sens à sa vie
Je me suis remise à faire des choses que je m’étais interdites : faire les magasins, sortir avec des amis ou même faire une simple balade en forêt. J’ai repris les études qui me plaisent.
Cela m’a pris 4 ans.

Je me réveille le matin en me disant que je suis enfin sur le point de devenir une nouvelle et une bonne personne utile pour beaucoup de personnes. Finie la petite fille discrète, celle qui n’ose pas dire non. Finie l’adolescente qui ne pense qu’à se bousiller la santé en buvant, en fumant n’importe quoi.

Pour la première fois, j’ai l’espoir que ça marche. Cet événement m’a changé, il fait même partie de moi. Il m’a permis de grandir, un peu trop tôt. Cet événement fait pour me détruire m’oblige à profiter de tous les petits moments de la vie.
Avant, je détestais écrire, je pensais ne pas savoir le faire. J’admirais l’écriture, mais ça me ramenait toujours aux écrits scolaires et aux mauvaises notes. Mais vient le moment où on a besoin d’extérioriser des choses, la plupart du temps douloureuses. Notre cerveau bloque, on est incapable de les dire, mais on sent qu’elles poussent pour sortir, sinon on va exploser. J’ai été accompagnée pendant un moment par des éducateurs et psychologues. C’était compliqué pour eux, car je parlais très peu. Ils m’ont donc proposé de passer par l’écriture. Quand je voulais parler de quelque chose en particulier je venais à la séance avec quelque chose d’écrit.

Aujourd’hui j’écris des pages et des pages pour extérioriser tout ce que je ne sais pas verbaliser. Les sentiments, les problèmes, les solutions que j’ai rencontrées, j’ai envie de les partager par l’écriture.

Mais je voudrais aussi en parler oralement, rencontrer des gens, leur permettre de retrouver leur chemin. Je ne veux pas qu’ils ressentent la solitude et le sentiment d’abandon que j’ai pu éprouver. Je voudrais que ça touche un maximum de monde, leur montrer qu’on peut se sortir d’une situation que l’on pense insurmontable. Qu’il faut du temps, mais surtout qu’il faut savoir demander de l’aide. On me dira qu’avant de vouloir aider les autres, il faut s’aider soi-même. Oui, sans doute. Peut-être. Pourtant, c’est cette promesse qui me fait me sentir en vie.

Ce soir, je sais que j’ai avancé. Bien plus que ce que je pensais en commençant cette lettre. Je suis fière d’avoir surmonté tant d’obstacles et d’être arrivée ici. Mais je reste prudente, parce que je sais que le chemin n’est pas fini et qu’il y a encore beaucoup à faire. Il me faudra du temps pour vivre sereinement, pour ne plus avoir peur. Mais ça ira, parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, j’ai envie de vivre.

 Lola, 20 ans, Nord

Relisez la première lettre de Lola : Lettre à mon intimité.

© 📸 @emilianovittoriosi via @unsplash

Lettres pour me raconter

Je me réveille.
C’est la nuit
Volets fermés
Noir complet
Allongée, sur le côté au bord du lit
Il est derrière contre moi
Ses mains sur mes fesses et mes seins

Tout contre moi
Je sens sa respiration dans mon cou
Est-ce qu’il faisait chaud ou froid ?
Son odeur ? Je ne sais plus.
Tout en moi s’est fermé

Ardeur, plaisir, excitation
Raide, figée, clouée
Mon corps n’arrive pas à se lever
Et le temps s’est arrêté

Une fois seule
J’ai beaucoup pleuré

Le lendemain, mot d’ordre :
Afin d’éviter toute gêne familiale
Il me dit du ton le plus calme
De ne pas en parler.

Je me tais. J’enfouis le souvenir. Très loin.
Parfois je me demande si ça s’est vraiment passé.
J’ai repris ma vie
Mes blagues
Les soirées
Faire la con
Ça s’appelle le déni

On se revoit tout à fait normalement
J’oublie
Il ne s’est rien passé

J’ai écrit
Un peu, pas beaucoup
Ce qui voulait bien sortir
Et puis chaque fois
Je déchirais le papier

Et puis je ne sais pas pourquoi
Deux pages sur un carnet
Laissées dans un coin

Un soir je vais les relire
J’ai réécrit
Et puis j’ai tout déchiré
En 2
en 4
et puis en 6

Retour sur écran,
je lis d’autres qui racontent
Je recolle les morceaux
Je t’envoie
et je supprime la conversation.

Mais voilà qu’on me répond.
Tu seras publié ici
C’est fait.
Maintenant je parle.
Oui je parle.

Il essaiera de me faire passer pour folle
C’est le dernier de mes soucis

Maintenant tu es là
Maintenant tu existes
Maintenant les morceaux sont recollés

Walky, 25 ans, France.

© 📸 Luis Galvez via @unsplash

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