Lettres pour me raconter

Quand je serai grande, je te quitterai

Très cher métier de mes rêves, 

Oui, je t’appelle très cher, car te rêver me coûte très cher.

Longtemps, je t’ai rêvé, convoité. Il est temps pour moi de te quitter. 

Te souviens-tu de notre rencontre ? Si naïve, si douce, si belle parce que si vraie. Je n’étais qu’une enfant, qui se représentait encore ses parents en héros. Je fantasmais le monde des « plus grands », dans lequel tout me semblait possible. Je m’y projetais en future femme libre et forte.

À l’école, j’écoutais avec attention la parole de notre professeur : « Travaillez bien à l’école pour choisir votre métier quand vous serez grands. » Ces mots sonnaient comme une promesse. J’avais alors 7 ans. C’était simple : si je travaillais fort, j’y arriverais ! 

Je m’accrochais à ta promesse : devenir une adulte pleine d’assurance, assumant ses responsabilités, comblée dans un quotidien où aucune journée ne se ressemblerait. La promesse, contrairement à mes parents, de me réjouir chaque jour de ce que j’avais à accomplir. Je confortais l’idéal méritocratique de notre société.   

Tu toques aux portes des enfants d’ouvriers, tu nourris les fantasmes des classes moyennes. Les métiers auxquels nos parents se sont résignés ont marqué leurs corps abîmés et éteint leurs regards d’anciens rêveurs.

Mes parents semblaient, eux aussi, prêts à défoncer cette porte bétonnée pour moi. Ils voulaient, plus que tout, que leurs enfants accèdent à un rang social élevé, à une vie paisible et confortable et à un métier qui serait une source de joie et de fierté. Il s’agissait d’accomplir de prestigieuses études, pour sortir de la chambre étroite que nous partagions à quatre.

De promesse, tu es devenu une obligation. C’était nous deux ou rien. Parce que, dans notre famille, personne ne t’avait côtoyé de près, nos parents rêvaient pour nous. Grâce à toi leur fille allait devenir une personne “du monde de la culture”, une intellectuelle. Leurs regards reflétaient l’espoir, mais aussi la peur que je ne le suive pas. Ils devenaient une mise en garde contre le risque de finir comme eux. Alors, j’ai pris un aller simple vers la condescendance envers la classe sociale d’où je venais et que je voulais quitter.

J’attendais beaucoup de toi. Tu devais rendre le sourire à mes parents en me sortant de cette prison sociale. Toi, toujours toi. Tu m’étouffais. Tu m’as tenue enfermée, en m’interdisant la légèreté, l’insouciance que j’ai vue chez tant de gens de mon âge, qui, finalement, y arrivent, sans même l’avoir voulu et sans y avoir beaucoup travaillé. 

Parfois j’essayais de t’échapper. En plongeant dans ma passion, dans l’acte même, sans me demander comment je le ferai exister dans le monde, qui le verrait, qui le produirait, qui le distribuerait. Seule devant mon cahier, devant ma ligne que je répétais en faisant les cent pas dans ma chambre, devant le livre où je me reconnaissais, je me sentais à nouveau libre. Mais très vite, tu nous rejoignais. Puisque je voulais vivre de ma passion, plus je l’exerçais et plus je vieillissais, plus il fallait penser à comment en faire un métier. 

Maintenant, je comprends pourquoi ça n’a pas marché entre nous. Ce n’est pas moi qui n’étais pas à la hauteur, c’est toi qui mentais : « Travaille bien pour faire le métier de tes rêves », « Quand on veut, on peut ». Ah oui ? Comme ça alors, seule la motivation suffirait ? Si on échoue, c’est parce qu’on ne l’a pas voulu assez ? Je ne te crois pas. 

Tu n’existes qu’auprès de ceux et celles qui furent bien accompagnés dans leur vie, socialement, intellectuellement et financièrement. Tu ne laisses plus de place à ceux et celles qui ont dû travailler en étudiant, les abandonnés de l’Education Nationale, ceux qui n’ont pas grandi avec les bons adultes. Tu ne rencontreras plus de Charles Chaplin ou d’Albert Camus. Et que serait devenue Edith Piaf, si elle avait eu 20 ans en 2020 ? Tu as bien changé. Notre époque a beau dire tout haut « Avec ton talent et ton travail, tu y arriveras c’est sûr ! » tout bas, elle nous dit plutôt: « Trouve le bon réseau, sois au bon endroit au bon moment ! ».

Ne va surtout pas dire que c’est notre génération qui manque de gens déterminés, de travailleurs acharnés. Notre ère regorge de travailleurs, de rêveurs, d’ambitieux pour eux et pour le monde. Seulement, notre époque est devenue un chantier en pente. Les infortunés sont contraints de lâcher prise. J’admire cependant ceux et celles qui essaient toujours d’escalader. Moi, je ne veux pas couler d’épuisement. 

J’ai essayé, j’ai beaucoup travaillé, pendant des années. Je reste passionnée, mais je n’ai pas grandi dans un milieu cultivé, j’ai dû financer mes études, payer mon loyer, assumer les découverts. La précarité, c’est épuisant. Ça fait vieillir plus vite. Licence en poche, j’ai quand même fait des stages dans le secteur de ma passion, mais en périphérie. Je croyais que je finirais par te rejoindre. Mais de stages mal payés en jobs alimentaires du week-end, je n’avais plus le temps, ni l’énergie, ni l’envie, de me démener pour te retrouver.

Je ne veux pas entasser les déceptions. Oui, j’ai peur d’échouer. Et alors ? Ne me reproche pas de n’avoir pas tout fait pour te garder près de moi. Je suis fatiguée de t’attendre. Je te vois faire le beau sur les réseaux sociaux, installé dans des schémas de réussite aux côtés de l’élite culturelle, les biens accompagnés qui répéteront à qui veut l’entendre (tout le monde ?) que la formule de la réussite, c’est travailler et y croire très fort.

Tu étais l’essentiel pour moi, mais je dois maintenant apprendre à te laisser partir pour te retrouver dans de vrais moments de plaisir, libérée de toute pression.

Tu n’es plus qu’une vague idée au loin que j’ai eu un jour et qui passe parfois me rendre visite en agitant son drapeau de réussite pour les autres. Arrête de me renvoyer tes grimaces. Laisse-moi me réjouir pour eux. Cesse de t’asseoir à côté de moi quand je vais au cinéma.

Chloé – 25 ans – Paris

Lettres pour me raconter

Capsule à ouvrir dans 2 ans, histoire de voir si t’es encore vivante.

Salut Tara, c’est Tara, 2 ans en arrière.
J’espère que tu vas bien et que tu continues à écrire à des heures improbables sans raison précise. Je sais pas trop comment commencer, j’ai beaucoup de trucs à dire.

D’abord, dis-moi que t’as toujours Kéoo collé à toi et si c’est pas le cas, achète un poisson rouge. Ensuite, j’espère que t’as la même vie que moi, mais encore mieux.
J’espère que tu fais toujours autant de bêtises,
que tu te fous toujours autant dans la merde,
que tu tombes toujours aussi follement amoureuse même si tu te promets à chaque fois que c’est la dernière fois.
Que tu cries, danses et rigoles fort comme avant,
que t’as toujours ces mauvaises passes et ces moments de vide qui te donnent une grosse claque dans la gueule et te permettent de réagir,
que tu continues d’essayer de donner de l’amour à tous les gens qui t’entourent même si parfois tu leur en demande beaucoup.
J’espère aussi que t’as réussi à contrôler ta colère et que tes nerfs sont moins sensibles.

Au fait, si t’as pas eu le courage de partir vivre loin et de tout le monde, c’est pas grave, t’étais pas prête. On demandera à la Tara de 25 ans de le faire pour nous. Est-ce que tu traînes toujours avec Quentin, Vio et Sarah ? Est-ce que t’as remboursé toutes les clopes que t’as volé devant le lycée ? Est-ce que t’as respecté tes promesses ? T’es partie de chez toi et t’es jamais revenue ? T’as envoyé l’autorité se faire foutre ? T’as réussi à prendre tes responsabilités seule sans avoir besoin de personne ? Est-ce que t’as réussi à dire à ton crush de 4ème que t’étais dingue de lui ?

Même si tu as certainement plus d’expérience sur la vie que moi, laisse-moi te donner quelques règles fondamentales à ne jamais oublier quoi qu’il arrive. 

D’abord, fonce dans le tas. Même si t’es pas sûre. La suite on verra plus tard. Fais confiance aux autres, toujours. Ne garde jamais rien pour toi. Réponds toujours au téléphone on sait jamais. Ne mets pas de soquettes avec des Doc Martens. Même si tu le vois plus, appelle Marius si tu apprends qu’il a un problème. La dernière fois, après un gros coup de pied au cul ça s’était plutôt bien passé. 

Lâche la pression. Abandonne-toi à la sensation de te laisser guider par le mouvement. Écoute du Saez. Rappelle-toi toute ta vie de ceux qui se sont occupés de toi quand toi tu n’arrivais plus. Souviens-toi des paroles et conseils de ton père, pour être sûre de ne jamais les suivre. Sois toujours compréhensive avec les autres. Et le plus important, si tu paniques, ne le dis pas à Thomas, sinon lui aussi il panique. 

T’as toujours voulu changer le monde. Du moins y contribuer à ton échelle. J’espère que t’as réussi. Que t’as réussi à aider ceux qui en avaient plus besoin que toi. J’espère que tu t’es mise au travail pour réaliser nos plus grands rêves. Pour enfin devenir quelqu’un, peut-être. 

Pour finir, s’il te plaît ne te fais pas de mal. Reste toi-même et sois heureuse. Continue d’enfermer tous tes souvenirs précieux dans des boîtes. Ça réchauffe le coeur quand ça va pas. Arrête d’essayer de survivre et commence à vivre réellement. Du plus fort que tu peux. Et surtout, entre deux temps, pense à respirer. 

Tara, 17 ans, Albi

© 📸 @keenangrams (Keenan Constance) via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Non classé

Cher toi,

Je t’écris en me disant que tu auras peut-être quelques minutes pour me lire. Mais qui a le temps, ces temps-ci ? Le temps de se pencher sur soi, sur le monde, et sur le monde vu par les autres. C’est ce que j’ai tenté d’offrir en créant ce média, en plein premier confinement. Je voulais te remercier de faire partie de cette petite barque jetée dans le flot d’informations, de mots et d’images qui traversent notre écrans.

Je t’ai rencontré un peu partout aux quatre coins du pays, et à chaque fois c’était une rencontre intense, et frustrante. Intense parce que je voyais plein de potentiels bouillonner en toi. Mais il fallait d’abord faire baisser ta méfiance. Forcément, j’arrivais de l’autre monde, puisque je venais donner des ateliers dans ton lycée. Pas beaucoup plus âgée que toi, mais ça suffisait pour dresser des défenses. Et puis dès qu’elles étaient tombées, la cloche sonnait et c’était fini, on ne se revoyait plus. Quand tu as quitté les bancs du lycée, on ne te voit pas. Tu es sur les bancs des facs ou des écoles. Entre 15 et 25 ans, on te demande d’accumuler les savoirs et les formations, et de bien rester dans ton monde. À l’heure où partout on parle du changement de société qu’il faut entreprendre, je trouvais qu’on n’entendait pas assez ta voix.

Avec ce média je voulais… je voulais tant de choses. Sortir l’écriture de l’exercice scolaire, te montrer qu’elle pouvait t’aider, que tu sois littéraire ou pas. Surtout si tu ne l’es pas. Je ne voulais pas faire un média pour les jeunes, je voulais faire un média pour tous par les jeunes. Que les plus âgés, tes parents, tes profs, tes voisins, puissent regarder le monde par-dessus ton épaule, comprendre ce qui te fait peur, ce qui te fait rêver, ce que tu veux défendre, ce que tu veux combattre. Puisque tu es le citoyen de demain. J’étais persuadée que tu avais bien plus de convictions qu’on voudrait le croire, que tu étais capable d’autocritique et de distance, et de mettre le doigt là où on a besoin de travailler. Je ne m’étais pas trompée.

Te raconter…

Tu as écrit pour te raconter. Pour dire ton mal-être (lettre à l’anorexie, lettre à mes démons, lettre à ma dépression), pour interroger tes failles (lettre à ma timidité, lettre à ma flemme), pour te réconcilier avec ce que tu es (lettre à mon hypersensibilité, lettre à mon autisme, lettre à mon estime), pour dire ton espoir (lettre à mon espérance), pour affirmer tes choix (lettre à l’enfant que je n’aurai jamais).

Tu as écrit pour célébrer ce qui est là (lettre à la vieillesse, lettre aux vivants) et pour pleurer ce qui est parti (lettre à ma grand-mère emportée par le corona, lettre à la petite que j’étais), pour envisager ce que tu seras (lettre à celle que je serai, lettre à mon avenir), pour t’encourager (lettre à la pensée positive) et pour te soulager (lettre à mes cons-frères, lettre d’un étudiant confiné), pour t’interroger (lettre à mes pensées), pour mettre les points sur les i (lettre à mes parents, lettre au divorce de mes parents) pour rigoler un bon coup (lettre à ma barbe)

…et dire le monde ?

Mais tu as aussi écrit pour dire le monde. Dire l’isolement des étudiants pendant cette crise sanitaire (lettre d’un étudiant confiné), dire ton engagement écologique (lettre à ma poule, lettre à un blaireau que je n’ai pas pu sauver, lettre à la nature en repos), politique et social (lettre aux allochtones). Tu as voulu parler des laissés-pour-compte (lettre aux fils de rien, lettre à un enfant migrant), remettre les choses en perspective (lettre à nos futures vacances), interroger la société (lettre à la société).

Ah, c’est vrai que cette section est trois fois plus courte que la précédente… Là où ça manque, c’est qu’il y a des choses à faire ! Moi je suis persuadée que tu as bien des choses à nous dire sur le monde que tu souhaites et celui que tu rejettes. Sur ce que tu aimerais changer dans l’éducation (lettre à mon prof idéal ? lettre à mon école idéale ?) dans les rapports entre les générations (lettre au parent que je serai ?) dans la consommation. Quel monde du travail tu imagines pour demain ? Quels changements dans les relations ? Prends toute la place pour qu’on arrête de dire “les jeunes ils ne s’intéressent qu’à…”

On aimerait tellement faire mieux…

Quand on reçoit une lettre, on y passe quelques heures, à corriger les fautes, à faire des paragraphes quand on reçoit tout un bloc, à tirer des fils là où on sent que tu pourrais aller plus loin, t’aider à faire de ce qui sort de toi quelque chose qu’on peut partager à tous. Parfois te pousser dans tes retranchements, et toujours te suivre dans tes instincts. On a vite compris qu’il fallait entrer en relation avec toi directement, par la voix. On fait ce qu’on peut, avec ce qu’on a. Parce que sinon, ce texte devenait un devoir que tu rends et auquel tu ne penses plus. Nous ce qu’on voudrait, c’est collaborer avec toi, faire un petit bout de chemin ensemble.

On a tellement d’idées… on aimerait te faire rencontrer à distance les autres auteurs, on aimerait que des gens organisent des ateliers à partir de tes lettres dans leur région, on aimerait faire lire tes textes par des comédiens ou des artistes connus et qu’ils puissent même te coacher pour lire toi aussi, on aimerait avoir des musiciens qui y mettraient de la musique, créer des rencontres entre parents et enfants autour des lettres, envoyer certaines à des ministres… On aimerait aller à la rencontre des jeunes détenus, avoir une présence dans tous les pays francophones…

…avec toi !

Nous sommes une toute petite équipe. Tous bénévoles. La plupart ont des enfants et travaillent sur ce projet tard le soir ou dans leurs petits moments avant le dîner ou après le coucher des enfants. Ils se sont engagés parce qu’ils croient en toi et qu’ils veulent donner une chance à la société de t’écouter. On ne peut que te tendre la main, en espérant que tu la prennes. On a créé un espace pour toi, et on ne peut que t’ouvrir la porte et espérer que tu entres pour en faire un chez-toi. Oui y a les études, le boulot, les amis, les amours, les emmerdes… mais on espère qu’il y a aussi une envie de changer des choses, et pour ça, il faut bien commencer quelque part.

Tu sais, quand on écrit une lettre à publier, il y a toujours trois destinataires : celui à qui on dit qu’on écrit (qui est écrit en haut), celui pour qui on écrit (le lecteur), et soi-même. Alors :

à toi auteur à qui j’adresse cette lettre : on attend tes retours, tes envies, si tu veux te joindre à l’équipe, si tu as des idées, si tu veux bien prendre le temps d’en parler à tes amis…

à toi lecteur de cette lettre : parlez-en, à des gens qui travaillent avec les moins de 25 ans – coachs sportifs, profs, psy – des centres de détention pour mineurs, avec des gens dans les DOM TOM, au Canada, en Afrique subsaharienne, au Maghreb, en Europe, à des médias, avec toute personne qui pourrait nous aider à faire grandir ce projet.

Sarah Roubato

Lettres pour dire le monde

« On passe les plus belles années de sa vie sans s’en rendre compte ». Je me répète cette phrase depuis plusieurs heures dans une pièce où pourrissent mes idées négatives. Une chambre, quatre murs, un lit défait, des vêtements mal rangés : est-ce un endroit approprié à l’apprentissage? Les moustiquaires devant mes fenêtres me donnent l’impression d’être entre des barreaux.

Je reste assis, zombifié devant mon écran, ne distinguant que quelques mots parmi la rafale que me balance mon professeur par vidéoconférence. J’empile les travaux à remettre sans le savoir. Je ne peux plus me changer les idées.

Ce qui me ronge, c’est de ne pas avoir assez profité de ce que j’avais avant. À force de porter ces morceaux de tissus, je ne vois plus les visages de mes amis, des gens dans la rue, des caissières dans les magasins. 

J’en viens à regretter ce qui avant me semblait un enfer : se lever à 6 heures, prendre le déjeuner à toute vitesse, m’habiller, crier après ma mère qui passe trop de temps à la salle de bain, attendre que le gros engin jaune, crachant sa fumée polluante, vienne le plus rapidement possible pour que j’arrête de geler à l’arrêt du bus, faire 35 minutes de trajet sur ses bancs durs, au milieu des cris des secondaires, pour finalement retrouver les amis et le cours soporifique du matin, tout ça me manque. Aller manger des sushis et des burgers, se piquer des frites, prendre le soleil sur le banc de la rue Jacques-Plante, tout ça me manque. Finalement je me dis qu’on ne prend pas assez de temps pour profiter des petits moments de la vie.

Je n’arrête pas de me demander quand tout ça va finir. En attendant j’ai commencé mon deuxième roman, je joue à des jeux en ligne avec les copains que j’ai hâte de voir en vrai. Je sais que des pandémies je vais en connaître d’autres. Je ne me sens pas prêt. Ne pas savoir, y’a rien de pire.

Noah, 17 ans, Repentigny, Québec.

© 📸 Martina Carinci via @unsplash
💻 graphiste visuel Cécile Gascuel

Lettres pour me raconter

Salut toi, ça fait longtemps ! Comment vas-tu en ce moment ? C’est difficile de trouver les mots pour te parler. Tu sais, le monde a bien changé depuis ton départ. En tous cas tu n’as pas changé. Et moi, comment tu me trouves ?

De mon côté, je me suis rendue compte que le monde était loin d’être celui qu’on me racontait dans les contes de mon enfance. Je ne sais même plus à quand remonte le temps où on vivait en harmonie toi et moi… Tu te souviens de cette époque où les malheurs de la planète n’avaient pas d’impact sur notre vie ? Il m’arrive de repenser à ces moments de liberté et de joie. Ces moments où l’on faisait des pique-niques entre amis le long de la rivière, où l’on construisait des cabanes qu’on percevait comme des châteaux. Ces moments où nous avions le temps de découvrir le monde et la nature, danser, jouer ou encore chanter sans jamais être stressés et pressés par le temps.

Alors que je devrais vivre les meilleurs moments de ma vie, profiter de ma jeunesse comme on me l’a tant répété, je suis chez moi, impuissante face à une pandémie. Oui tu as bien entendu, une pandémie ! Je m’imaginais vivre ma dernière année de secondaire entourée de mes amis, à sortir et à vivre de nouvelles expériences… Mais je dois me faire une raison et me dire que cette année ne sera pas celle que j’attendais. Les choses ne se passent pas toujours comme on le voudrait.

Tu sais, il y a des jours où je m’imagine capable de réaliser tous mes rêves, capable de changer les choses comme les héros dans les films. Parfois, je me vois en train d’éradiquer la pauvreté, de mettre fin une bonne fois pour toute au racisme. J’ai soudain le pouvoir de permettre à chaque humain d’atteindre le bonheur, d’anticiper chaque événement tragique comme les attentats ou les catastrophes naturelles et pouvoir les éviter. Alors je me regarde étonnée, et je me dis que c’est sûrement toi qui refais surface.

J’aimerais changer les choses, réveiller les gens, face à une planète dont l’état se dégrade de jour en jour. Ces pensées me rendent visite chaque jour, mais encore plus depuis cette crise du Covid. Je me questionne de plus en plus sur notre mode de vie qui pourrait être tellement plus simple et agréable. Je vois d’autres personnes se poser des questions, comme si cette crise allait peut-être vraiment nous permettre de changer.

Je me suis rendue compte que nous sommes en plein dans une société digitalisée et obnubilée par le virtuel, et je me demande s’il y aura une limite. Je rêverais de vivre dans une société avec plus de contacts sociaux. Où nous pourrions parler entre nous plus librement et faire de nouvelles rencontres sans passer par le biais des smartphones. Une société où nous occuperions nos journées à travailler ensemble et non plus dans notre coin. Tu vois, je rêve d’un monde plus solidaire où aider serait presque une vocation pour chaque personne.

Qu’en penses-tu, toi qui m’a fait croire pendant longtemps qu’un simple bracelet porte-bonheur m’aiderait à tout réussir ? Tu sais, le monde qui nous entoure est tellement beau, à quoi bon se prendre la tête pour des choses sans importance ? Pour des échecs scolaires par exemple, parce qu’au fond il n’y a pas que ça qui compte dans la vie… La famille, les amis, la santé, ça c’est important.

Alors oui, j’ai peur de l’avenir, mais j’ai aussi foi en lui. J’ai foi en l’humanité et en toutes ces personnes qui tentent de faire bouger les choses, de faire évoluer les mentalités sur le racisme, le sexisme, l’homophobie, sur la conscience écologique et sur les discriminations. Si tu restais vivante en chaque humain, on comprendrait que nous sommes habités par les mêmes espoirs, et que nos différences ne sont pas des défauts.

Parfois, ça fait du bien de se dire que l’on peut croire en certaines personnes, croire au monde. Parce qu’au fond, percevoir le positif dans le négatif est un moteur dans ma vie de tous les jours.

Tu m’as donné la force de savoir me relever après les moments les plus difficiles parce qu’au final, la plus grande réussite c’est ça, savoir se relever après être tombée. Je sais que tu as envie de t’éloigner ces temps-ci. Et je sais que tu reviendras. Car tu reviens toujours.

Clo, 17 ans, Belgique

© 📸 @shashanksahay (Shashank Sahay) via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Mon école idéale

Au lycée y’a toujours les mêmes gens, toujours les mêmes musiques. Toujours la même ambiance. Les mêmes…  “Salut, oh tu l’as acheté où ton pull?!“On a cours en quelle salle?”, “ Tu finis à quelle heure?” La même odeur de café froid et de trop de parfums mélangés.

Au lycée, y’a ceux qui écoutent, ceux qui discutent et ceux qui attendent la fin de l’heure.

Ceux qui écoutent, souvent les gens qui discutent les trouvent bizarres. Ils doivent bien le leur rendre. Ils sont seuls, au milieu d’un couloir ou près d’un radiateur et tendent l’oreille à ce qui les entoure. Souvent je les regarde et je souris. Ils ressemblent aux petits écureuils qu’on voit dans les parcs à Londres. Et puis y’a ceux qui rêvent, crient ou réfléchissent en silence. Y’a la sonnerie et le va et vient d’une salle à l’autre.

Et moi, j’ai cette sensation constante que tout est trop fort. Je me blottis à la place que tu m’as laissé bien au chaud, au fond à gauche. La table beige, comme les autres. Seulement, sur cette table, il y a un trou, un trou que je creuse un peu plus tous les jours. Un trou fait avec la pointe d’un compas, pour passer le temps qui me semble si long. Promis c’est pas moi qui l’ai commencé. C’est sûrement un autre naufragé. J’ai juste fait comme les prisonniers sur les murs où d’autres ont gravé le temps qui passe.

Alors, parfois, souvent même, je regarde par la fenêtre, et je pars. Je pars sans vraiment savoir où, par-dessus le bâtiment C en briques rouges de l’époque romane, par-dessus les tables gravées de graffitis, par-dessus le terrain de foot, par-dessus ce grillage gris qui entoure cette cage qu’on appelle école, je me laisse engloutir par un tourbillon de pensées, fixant un point à travers ton simple carreau transparent. Là-bas, le ciel est bleu, pluvieux ou partiellement couvert. La vie est dure, passionnelle ou délicate, mais la vie existe, et ma vie m’attend.

J’ai passé quatorze ans à me demander ce que je voulais faire, le cul vissé sur les mêmes chaises et bois qui grincent au moindre mouvement, comme un message me signalant que j’étais un robot défaillant. J’ai passé des journées entières à écrire ce que pourrait être ma vie de l’autre côté, au lieu de prendre en note le cours d’espagnol ou de physique. Et maintenant que j’ai entamé ma dernière année, je doute.

Au lycée, tout m’agresse. Les gens m’effraient, ils sont bruyants et ils me font mal aux yeux.

Les professeurs semblent se demander ce qu’ils foutent ici, devant une classe qui n’écoute rien, devant des étudiants qui rêvent de sortir. Alors ils lâchent leurs nerfs sans vraiment que l’on comprenne pourquoi. Et sans vraiment que l’on cherche à savoir. Alors on baisse les yeux, et on attend.

Le pain du self est mou, comme le visage de celles qui le distribuent. Les toilettes sont toujours sales et je n’ai jamais le temps de finir ma clope parce que les pauses sont trop courtes. Alors j’imagine que dehors, je pourrais savourer cette fumée jusqu’au dernier trait. Mais, je doute.

Est ce que de l’autre côté de la fenêtre, tout est dicté à la lettre comme ici ? Est-ce que les gens se dévisagent? Est-ce qu’on entend les mêmes chuchotements incessants ? Y’a t-il un professeur pour me rappeler à l’ordre lorsque mon esprit s’égare ? “Mademoiselle, au lieu d’imaginer votre tenue de demain ou votre copain qui fait des siennes, si vous nous expliquiez en quoi le psychanalyste est le médiateur du “moi” selon Freud ? “

En quatorze ans, j’ai eu le temps d’apprendre. D’apprendre que tout n’était pas question de formule ou d’équation, qu’une langue ne s’apprend qu’en parlant avec les autres et non par des listes de vocabulaire, que l’art ne se pratique pas coincé entre quatre murs et que ma capacité de réflexion ne tenait pas sur une copie double en trois parties et sous parties avec alinéas.

J’ai connu les heures de colle. Les travaux forcés. Mon nom catapulté à la vue de la petite case sur la ligne où ils ne peuvent mettre de note et les pleurs d’une évaluation ratée. J’ai connu le stress de passer le portail et l’angoisse d’enlever mes écouteurs.

J’ai connu l’amour passionnel, l’amour d’un soir et l’amour quotidien, les gueules de bois, les cris de rage, l’explosion de sanglots, la sensation d’être libre le temps d’un verre et d’être à l’étroit au quotidien.
J’ai vu. J’ai vu la beauté de l’autre, de l’inconnu dans un café, de cette femme qui m’a dépanné du feu pour ma clope mal roulée. J’ai senti la peur, la frayeur d’un film d’horreur dans une salle de cinéma, celle de laisser la beauté d’un moment s’éteindre ou de l’avoir simplement laissé filer. J’ai vu l’euphorie et la révolte dans les yeux de ceux qui m’entourent. J’ai vite compris que je n’étais pas seule dans ma solitude, mais qu’on était chacun dans la sienne.

Il serait temps enfin de vivre, d’apprendre à respirer pour de vrai, et de commencer quelque chose qui a de la valeur, de l’importance.

J’ai passé trop de temps à refouler des émotions que je croyais dangereuses, à stagner derrière ton double vitrage, à avoir eu peur des autres, peur de moi et peur du monde. Maintenant, je fracasserais bien mon poing sur ta vitre dégueu de la salle 123, juste pour voir la gueule du prof, de ma mère, et pour me délecter du sourire qui se dessinerait alors sur mes lèvres.

Depuis quatorze ans, j’ai exploré le monde à travers un trou de serrure. Alors maintenant, à 17 ans, il serait temps d’ouvrir la porte.

Tara, 17 ans, Albi

💻  graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Lettres pour me raconter

Chère chose,

Je ne vais pas te faire des ronds de jambe longtemps : souvent je préférerais que tu t’évanouisses. Ta semi-présence actuelle est si lourde. Le dossier à ton nom sur mon ordinateur est le plus gros de tous, et son architecture interne est tentaculaire. Tu existes à l’état d’ébauche, dans divers documents qui ne se recoupent pas très bien. Des bribes de chapitres s’arrêtent net, la revue de littérature ne fait pas le tour de tes questions, ton plan chancelle. Tu attends pourtant de moi que je te libère, à coups d’arides recherches, de mise en ordre et d’explications bien troussées. Et le temps file, et la pression s’installe pesamment sur mes épaules chaque jour, et sur ma cage thoracique chaque nuit.

Depuis que le télétravail est renforcé, le salon est passé de « pièce de vie » à « pièce d’écrit ». La théière est souvent stationnée sur la table-bureau, et des tasses de toutes tailles sont oubliées çà et là. Les livres empruntés à la bibliothèque, accompagnés des thèses de ceux qui sont déjà arrivés brillamment au bout de l’exercice, sont en pile sur la petite table basse. Pour le reste, mon ordinateur stocke l’essentiel de ma bibliographie. Ça te rassure, l’idée que je ne disparaîtrai pas engloutie sous des milliers de feuilles volantes surlignées au marqueur ?

Il y a également peu de risques que je finisse dévorée par une vie sociale trépidante… Cela dit, même à distance de mon institut de recherche, je veille à rester en contact. Au quotidien, c’est bien avec mes deux directeurs de thèse que j’échange le plus, et tu es de toutes nos conversations. Grâce au virtuel, je continue ce qui fait le sel de la recherche : les réunions d’équipe hebdomadaires, les séminaires. Il me manque peut-être ces temps d’échange précieux avec d’autres doctorant.e.s, pour aborder ton versant aride fait d’ascenseurs émotionnels et de doutes.

J’ai tellement peur de créer une créature de Frankenstein, balourde et branlante, pleine de ratures et de cicatrices. Que tu sois libérée dans le monde pour que tous t’y voient claudiquer, que mon nom te soit accolé pour toujours, cela me glace et m’inhibe. Je te souhaite aussi forte et puissante que possible, parce que tu me tiens à cœur. Et je désire tout autant me sentir fière, capable, dans la maîtrise de mon sujet, de mes disciplines. Il n’empêche que le besoin d’être libérée de toi me donne envie de brûler les étapes, d’écrire au kilomètre, urgemment, pour en finir. Alors au quotidien je te rejoins et j’essaie de nous faire avancer, par petits pas, par petits bonds.

Oui, c’est vrai, de temps à autre, je m’éloigne un peu. J’ai besoin que notre relation soit équilibrée par d’autres attachements. J’espère que tu me comprends, que tu ne jalouses pas les temps que je passe avec d’autres, les sourires et les baisers donnés par Amour qui fortifient mon énergie et ma détermination, les coups de téléphone avec mes parents, mon frère et mes amies me soutenant de près ou de loin. Que tu comprends que les lectures romanesques et les promenades sous les bourrasques sont des appels d’air salvateurs. Que quand je grimpe dans la garrigue, traversant les basses forêts de chênes verts jusqu’à atteindre les plateaux couverts d’herbes hautes, l’espoir revient siffloter à mes oreilles.

Trois ans que nous nous sommes fidèles. Trois ans d’apprentissage. Combien de larmes, par ta faute ? Combien d’éclats de rire, grâce à toi ? Combien d’opportunités tu m’as offertes ! De rencontres inimaginables, de nouveaux paysages, d’amitiés. Pour les derniers mois qui nous restent à voguer dans le même bateau, je te demande de m’aider : accorde-moi la confiance qui me fait parfois défaut. Chère chose, peut-être que si tu aboutis, je me sentirai enfin chercheuse.

Aube, Montpellier, 26 ans

Siora Photography via @unsplash
graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Lettres pour me raconter

Ma disparue,

Ce soir, allongée sur mon lit, une cigarette dans la main droite et un verre de whisky dans l’autre, j’ai besoin de te parler. Oui je sais, ça n’arrive jamais. J’ai plutôt tendance à tout garder pour moi. Mais là j’ai besoin de toi, j’ai besoin de te retrouver.

Pour chaque être sur cette terre, tu es importante. Tu préserves, tu protèges. Tu permets à chacun d’avoir une bulle protectrice autour de soi. Quand tu es là, personne n’a besoin de penser à toi. Mais moi depuis quelques temps si… depuis ta disparition.

Tu ne me protèges plus. J’ai l’impression d’être dévoilée au monde entier alors que j’aimerais juste me fondre parmi tout ce monde.

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment quelqu’un a pu si facilement te repousser, et accéder si facilement à mon corps, à mon être. Comment a-t-il pu te faire partir si loin de moi ?

Depuis ce jour je n’arrive plus à être moi-même. Je me cache, j’enfile un masque. Un masque derrière le masque qu’il nous faut porter en ce moment. Pour faire bonne figure, parce que j’ai l’impression que tout le monde m’observe, me juge, me dévisage, que ce soit des inconnus ou des proches… J’ai l’impression d’être traquée en permanence.

J’ai longtemps cherché après toi. J’ai même demandé de l’aide, mais rien n’y fait. Tu ne reviens pas. Quelqu’un t’a volé à moi et je ne lui pardonnerai jamais.

Comment me reconstruire sans toi ? Sans personne pour me protéger ?
Quelqu’un t’a volée pour me violer.
Il t’a gardée et j’ai peur de ne jamais te retrouver.
Personne, 20 ans, perdue quelque part au nord de la France.
@jairoalzatedesign (Jairo Alzate) via @unsplash
 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour dire le monde

Vous n’aimez peut-être pas qu’on vous appelle comme ça. Vous avez trop l’habitude d’être la norme et nous, nous sommes les autochtones, c’est à dire les autres, les différents de vous.

CONTEXTE : Cette lettre a été écrite suite au décès d’une jeune femme autochtone québécoise, Joyce Echaquan, décédée l’hôpital sous les insultes racistes de ses infirmières, d’une surdose de morphine, alors qu’elle leur disait y être allergique. Cet événement a soulevé une grande remise en question au Canada et un débat sur le racisme systémique envers les autochtones.

 Je la connais l’image que vous avez de nous. Vous croyez nous connaître. Vous vous dites que nous ne payons pas les taxes, que nous sommes tous sur la consommation d’alcool et de drogues, qu’on est tous des voleurs et quêteux. Dans les centres commerciaux, certains nous dévisagent par peur de se faire voler dans les boutiques. Lorsqu’on veut louer un appartement, certains propriétaires refusent, en disant qu’ils ont eu de mauvaises expériences avec “vous autres”. Pourtant, si vous en appreniez davantage sur notre culture, vous vous apercevriez que nous avons un grand respect pour tout ce qui nous entoure. Je vais vous dire ce que c’est être un autochtone.

 Nous sommes 11 nations, aussi différentes que vos nations. Pour vous, on est tous pareils, mais les différences entre nos peuples sont comme celles que vous avez entre vos pays. Nous les Innus, sommes un peuple qui adore rire et parler ! J’ai côtoyé les Atikamekw ; ils sont plus réservés mais accueillants et extraordinaires. Moi, ils m’ont accueillie comme si j’étais une des leurs. Ce que je trouve le plus beau chez les Atikamekw, c’est qu’ils ont conservé leur langue maternelle, tandis que chez moi, les plus jeunes ne la parlent presque plus.

 Nous sommes aujourd’hui sédentaires, vivant dans des maisons chauffées et éclairées comme les vôtres. Vous croyez qu’on est en dehors de votre monde ? Ben non, on a aussi des téléphones, Internet et les réseaux sociaux. Ils nous aident aussi à tisser des liens avec d’autres communautés. Et pourtant on sait aussi vivre en forêt.

 Être autochtone, c’est avoir vu les terres sur lesquelles on vivait déboisées, , c’est être reconnaissant envers l’animal qu’on tue pour se nourrir, c’est écouter les histoires des aînés car nous vivons encore avec nos grands-parents et même nos arrière-grands-parents. C’est respecter la terre Mère, Tshekauinu Assi en innu, ma langue. Kikawino aski en atikamekw. 

Être autochtone, c’est avoir les plus hauts taux de suicide de dépendance aux drogues et de maladies cardiovasculaires du pays.  Mais c’est savoir utiliser la spiritualité et le retour à la culture dans le processus de guérison.

Être autochtone, c’est être les enfants et petits-enfants de gens qui ont été amenés de force dans les pensionnats où ils n’avaient plus le droit de parler leurs langues, de pratiquer leurs religions, sous peine de recevoir des coups. 

Mes arrière-grands-parents et ma grand-mère ont été aux pensionnats. Ils ont été agressés physiquement mais aussi sexuellement. Ma grand-mère a noyé tout son mal de vivre dans l’alcool et la drogue. Elle a été prise en main, mais les séquelles sont restées. Chaque année, on monte en forêt avec elle et mon grand-père pendant deux ou trois semaines. On chasse, on trappe pendant plusieurs jours. Ils nous racontent des histoires, notre histoire.  

Dans les réserves, les enfants peuvent jouer dehors car nous sommes tous attentifs les uns aux autres. On partage aussi beaucoup, on s’échange de la nourriture, des électroménagers ou bien des vêtements. 

Les gens haut placés ne veulent pas reconnaître que le racisme systémique existe au Québec. On dit “racisme systémique” car il est propre aux institutions et c’est ça le débat. La tragédie de Joyce Echaquan en est la preuve. Cette femme Atikamekw de Manawan, mère de sept enfants, a été admise à l’hôpital pour des maux de ventre. Elle est décédée d’une surdose de morphine alors qu’elle ne cessait de dire aux infirmières de ne pas lui en donner car elle était cardiaque. Elle a fait un direct sur Facebook où on l’a entendu crier et les deux infirmières lui lancer des propos racistes.

C’était le soir de la fête de mon frère. Après souper on était à la cuisine. Puis il m’a dit en regardant son téléphone : 

“Mathil, tu parles l’atikamekw, non? Tu peux traduire ce que la dame dit ?” 

J’étais à peine capable de regarder la vidéo. Quand j’ai vu ça, j’ai ressenti beaucoup de colère. 

C’est comme si on nous mettait à genoux, encore une fois. 

Le lendemain soir, on a marché pour se rendre aux parkings d’un centre d’achat. On a allumé des lanternes. Il y a eu des chants, des danses de guérison et des prières. On était près de mille personnes, allochtones et autochtones. 

Cela fait depuis les années 90 qu’on parle de la réconciliation avec les autochtones. Et ben, nous attendons encore. Il y aurait tant de choses à faire. Nous pourrions faire des échanges culturels, se comprendre et collaborer. Moi j’essaie de faire mon bout de chemin. Cet hiver, je suis allée dans une école secondaire à Trois-Rivières pour faire une présentation auprès de gens qui ont entre 14 et 17 ans, afin de déconstruire les préjugés sur les Amérindiens.  

J’ai d’ailleurs demandé à rencontrer le maire de Sept-Îles pour réaliser des activités pour les allochtones et autochtones : organiser des jeux sportifs par exemple et commencer une partie de volley-ball, juste pour le plaisir. Pour moi, se réconcilier c’est un grand mot qu’on peut accomplir par des petits gestes.  

Nous devons travailler à bâtir une nouvelle relation pour créer un avenir meilleur. Voilà ce que je souhaite pour le Québec et pour nous autres. Car nous aimerions nous aussi nous promener en ville sans avoir peur. Parce qu’au fond, on est tous humains. Enfin, lorsque nous parviendrons à la réconciliation, le Québec sera plus juste et plus fort. 

Nous autres à l’école, on apprend votre histoire. Ce serait bien que vous commenciez à connaître notre vraie histoire, non ? 

Mathilda, 17 ans, Maliotenam (Québec, Canada)

Notre média publie des lettres de toute personne âgée entre 15 et 25 ans qui veut s’exprimer sur un sujet de son choix. Si c’est ton cas, et que tu as des choses à dire, écris-nous ! lettresd1generation@gmail.com 

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Cette photo ne représente pas l’auteur de cette lettre.

Lettres pour me raconter

Ce soir, en rentrant du travail, j’ai allumé ma cigarette. En regardant le ciel vide de Paris comblé uniquement par la fumée qui ressortait de ma bouche, je me suis dit qu’il fallait vraiment qu’on parle. Donc je m’asseois pour t’écrire aujourd’hui parce que tu le mérites.

J’ai trop souvent pensé ne jamais être à la hauteur alors que je me jetais justement dans le vide. Parce que je ne t’ai pas souvent considérée, et j’en suis terriblement navré.

Depuis l’adolescence, j’entends des fausses notes dans notre partition. Dans ces années-là, mes yeux d’enfants perdaient leur éclat. Je sentais bien que la puberté des filles allait me faire perdre une partie de moi, puis de toi.

Je ne t’en veux pas d’être partie si vite. D’ailleurs je ne t’ai pas vraiment retenue. Je me suis bêtement contenté de tendre l’oreille comme un piètre spectateur, pour écouter tes premières fausses notes. J’ai d’abord écouté la haine des autres, quand tu as commencé à jouer à cache-cache dans les couloirs du collège. Puis le rejet, lorsqu’on me dévisageait aux toilettes ou dans les vestiaires. Et pour finir, l’incompréhension. Tu avais commencé par jouer à cache-cache, et tu te cachais si bien, c’en était frustrant. Puis tu as fini par disparaître pour de bon.

La seule chose que je pouvais supporter de voir devant la glace était mes yeux. J’ai regardé de nombreuses fois à travers la buée d’une douche chaude ; mais malgré sa grande taille, ce miroir faussement propre de ma salle de bains partagée avec mes deux frères ne reflétait plus que ton absence.

Le tourbillon était infernal. Dans la salle à manger, j’étais un égoïste ou un enfant malade ; dans la cour de récréation j’étais à peine humain. Mais tu sais à quel point je suis obstiné. Je suis allé à fond, tout au fond. Et puis une fois là, il fallait bien remonter. Il n’y avait pas d’autre chemin.

J’ai enfilé des œillères pour ne plus entendre les voix de ceux qui ne comprenaient rien et j’ai simplement suivi la mienne. J’ai laissé parler le monde, décidé à survivre sans toi.

Pendant ce silence que j’ai pu vraiment t’écouter, te reconquérir un peu. Alors tu as fini par revenir. Tu étais dans l’homme qu’on ne voulait pas que je sois, et j’ai choisi de devenir l’homme que j’avais toujours été.

En suivant tous les deux ce sillon, nos retrouvailles ont été cordiales, douces et lentes. J’étais amusé de voir que nous nous comportions comme deux étrangers sur un banc : chacun avec une envie irrépressible mais jamais entreprise de parler. Juste un sourire affectueux. Depuis, nous avons entamé la discussion. On se remémore le chemin parcouru et celui qui se dessine. Il arrive même que tu glisses une main bienveillante sur mon épaule.

Bien sûr il arrive encore que tu t’éclipses. Lorsqu’on me lance des mots assassins ou que mon cœur tombe en miettes pour une personne qui ne m’a jamais fait de place dans le sien. J’ai tellement peur que tu repartes que je n’ose plus être triste ; comme si mes larmes pouvaient abîmer les instruments que nous sommes en train de réaccorder.

Maël, 22 ans, Paris.

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📸 @seemoris Caleb Morris ( Caleb George via @unsplash )
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Lettres pour dire le monde

Toi le gosse de foyer, enfant de la DDASS. Toi le Cassos.

 

Je t’écris la lettre que j’aurais aimé recevoir. J’espère qu’elle te permettra de retrouver l’espoir en ce foutu monde, ou au moins qu’elle te remontera le moral.

 
Toi qui ne voulais que l’amour d’une famille. Tu as eu la malchance de naître au mauvais endroit, au mauvais moment ou chez les mauvaises personnes. Ta colère envers tout ce qui t’entoure, ton envie de tout voir brûler, je la comprends. Je la connais.
 
 

On aurait dû t’aimer, t’écouter et te soutenir. Au lieu de ça, on t’a catapulté dans un lieu froid, à devoir partager ton intimité avec de jeunes inconnus souvent hostiles. Tu n’as connu ni l’histoire avant de t’endormir, ni le câlin pour te réconforter après un cauchemar.

 

Les seules personnes à t’avoir un peu écouté sont les éducs qui font ce qu’ils peuvent avec les contraintes de leur métier, si peu nombreux, et n’ayant pas le droit de trop s’attacher à un enfant. Et puis le psy qui te regarde parler d’un air absent en hochant la tête de temps à autres…

 
Ta parole n’a jamais eu beaucoup de valeur auprès des “adultes”. Les seuls à t’avoir jamais compris sont tes rares copains du foyer, enfin ceux avec qui tu ne te battais pas. Et même quand tu ne parles pas, tu sens bien ces regards à l’entrée ou à la sortie du foyer. On sait que tu viens “de là”. Et tu as l’impression d’avoir été mis à la poubelle de la société.

 
Tu voudras passer le temps qui te semble si long. Tu écouteras de la musique, tu dessineras, tu regarderas des films, tu te baladeras quand tu le pourras ou peut-être même que tu feras des bêtises. Tu auras bien raison. Ce sont ces passions solitaires qui te permettront de tenir. Elles te forgeront une force de caractère surhumaine. Celle qui te permet en ce moment de lire cette lettre. Avec elle tu comprendras que le pire est passé. Toi qui te disais jusque là que ce que tu es, personne ne voudrait l’être. 
J’aimerais que tu ne perdes pas espoir. Oui ta vie ne sera pas un long fleuve tranquille : tu connaîtras certainement des galères que les enfants aimés ne pourront jamais vraiment comprendre. Eux qui seront toujours étrangers à ta solitude, à tes idées noires, à cette détresse que tu éprouveras quand les choses échapperont à ton contrôle, à ta peur.

 
Dans la vie de tous les jours, au travail, tout te ramènera à ce passé que tu voudrais oublier. Les gens te demanderont si tu as des frères et soeurs, si tu vis chez tes parents, ce que tu as eu comme cadeaux de Noël… Tu hésiteras entre tout déballer pour te soulager ou ne rien dire, pour ne montrer aucune faille ou par pur orgueil.
 

Tu auras certainement du mal à demander de l’aide, par peur de déranger. Tu préfères ne faire aucune vague dans la vie des autres. Mais tu rencontreras tout de même des personnes formidables, sans les avoir cherchées. Et elles  deviendront cette famille que tu as tant désirée.

 
Avec eux et ta volonté comme amie, tu sauras faire feu de tout bois, ta plus belle récompense sera ta fierté. Tu voudras t’en sortir pour toi même, tu y arriveras car qui que tu sois, petit être oublié, tu es un guerrier!
 
 
 
Cécile, 22ans, Charleville-Mézières.
 
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💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour me raconter

Je n’ai jamais su choisir. J’incarne typiquement la catégorie des indécis, des hausseurs d’épaule, des sans avis et des amateurs du « comme tu veux ». Prendre une décision sur des choix mineurs a toujours été une sorte de micro calvaire social, une chose un peu ennuyante de l’ordre de l’oubli du sucre après avoir fini les courses, ou des petites peaux qui poussent et qui piquent sur le côté des ongles.

Pourtant, il en est une pour laquelle je n’ai pas d’incertitude. Une décision, de celles que l’on ne prend généralement qu’après des années, de celles qui dérangent l’opinion publique, de celles qui attirent les froncements de sourcils, les sourires équivoques et les « Tu verras dans cinq ans, dans dix, dans quinze, peut-être vingt ». De celles qui créent les insomnies.

J’ai choisi de te priver du jour, de te laisser aveugle, sourd, muet, sans muscles ni chair, sans rire ni sang, sans âme ni larmes. Te laissant rien alors que tu pourrais être. J’ai choisi de supprimer d’avance tout souvenir, bon comme mauvais. D’éviter les albums photos qui font rire et pleurer, les repas de famille barbants, la découverte des beautés et des fragilités de la planète. J’ai choisi d’arracher tes pansements, de couper court à tes colères, d’empêcher tes chutes dans les graviers tranchants, d’abréger toutes tes souffrances avant même qu’elles ne paraissent. Avant même que je ne te les donne.

Je ne sais si je dois m’excuser de ces pensées assassines, ou au contraire me féliciter de cette  présence d’esprit. Seuls les visionnaires sauraient trancher. Les visionnaires ou les pessimistes. Ou simplement les réalistes ? Dans tous les cas, le futur semble avoir un calendrier bien chargé d’événements pour le moins barbants qui ne présagent rien de bon pour qui que ce soit, comme si la Terre avait déjà planifié ses rendez-vous chez le dentiste pour les cinquante années à venir.

Est-ce la peur qui guide ce choix ? La peur de ce qui nous déchire déjà un peu, à part le dentiste, et qui continuera de nous déchirer, devant les conflits qui se terminent et qui recommencent toujours, les cataclysmes qui font naître des naufragés, des orphelins, des sans-abris et des malheureux, les pandémies qui isolent, déciment dans le silence ou le fracas, la mort par intoxication de l’eau, de la nourriture, des sols, de l’air. Autant d’horreurs qu’il serait malvenu d’imposer à qui que ce soit de si pur.

Parfois, penser à cette réalité, c’est comme entrevoir des semaines de pluie battante entrecoupées de rares rayons de soleil ; il ne nous reste plus qu’à louvoyer entre les gouttes.

Nous avons au fond de nous un besoin, un instinct, et même un devoir de protection envers nous-mêmes. Mais n’avons nous pas aussi un devoir de protection de ce qui nous dépasse, au-delà de notre individualité un peu égoïste ? On voudrait être mères du monde, et exécuter ce devoir de protection envers ceux qui s’endorment chaque soir, qui suent, qui boivent, qui crient, qui tremblent. Envers les forêts, les bouleaux et les chênes, les trèfles et les œillets, les coyotes et les chevreuils. 

Envers ceux qui vivent déjà, et ceux qui prendront une décision autre que la mienne. Envers tous ces gens trop nombreux, dont la multiplication ne ralentit d’ailleurs pas, vers une surpopulation démesurée et un peu suicidaire. Décider de ton sort, c’est aussi tenter de rééquilibrer les choses et de faire vivre les vivants au-delà de la survie.

Aimer la vie, ce n’est pas seulement vouloir la multiplier : c’est la rendre supportable. mais en la rendant supportable. Pour vivre, il faut déjà que la vie elle-même suive son cours, tu ne crois pas ? Cela doit te paraître bien prétentieux, je le conçois, puisque comment imaginer faire reposer l’issue de l’humanité sur un seul être ? La seule réponse que je peux te donner, c’est que j’espère que d’autres fassent le même chemin de pensée.

Car je sais que je ne suis pas la seule. Cette décision concerne d’autres torturés du futur, d’autres angoissés du destin, qui voient en cet acte comme une poussière de révolution, une miette libératrice, un grain de sable en moins dans le sablier.

Comment ? Qu’est-ce que tu dis ? Oui, c’est vrai que tu aurais bien le droit de m’en vouloir, car si je te soustrais à toutes les peines, je t’anesthésie également des plaisirs et des joies que la vie peut offrir : la sensation des pieds nus dans l’herbe, la lumière du soleil qui réchauffe la peau et la brûle un peu, l’eau glacée des rivières qui serre les mollets, les bras qui enlacent, ceux qui guident, ceux qui protègent. Et puis le goût des baisers, celui des larmes, les douleurs de l’amour qui pincent le cœur, et qui ne sont parfois pas vraiment des douleurs. Les sourires et leurs infinies nuances : des inconnus ou des familiers ; ceux parfois gentils, parfois méfiants, des passants dont on croise le regard dans la rue ; le doux sourire de la vieille dame dont on a ramassé le sac, ceux protecteurs et pleins d’amour des parents qui veulent nous dire « fais attention », même si cela nous ennuie un peu, et tous les autres qui forment les strophes d’un grand poème humain. Mais il y a aussi tant de choses pour lesquelles tu ne saurais m’en vouloir, des choses qui effacent les sourires, des choses que je ne saurais même pas décrire. C’est comme un drôle d’instinct maternel à contresens qui se meut et qui s’émeut au fond de moi.

J’ai choisi de te démunir de l’existence. De te compter dès à présent parmi les morts, ou devrais-je dire parmi les non-vivants, car comment appeler ceux qui ne naîtront jamais ? Pourtant alors que je finis cette lettre, j’ai déjà l’impression de m’être trahie, car par ces mots déjà je te fais vivre, le temps d’un souffle, le temps de ces paragraphes qui atterrissent moins vite que ma pensée.

Pardonne-moi, mon enfant, de ne pas t’accepter.
Je te laisse exister dans les mots.

Jeanne, Besançon, 20 ans

Crédits photos : 
@molly_blackbird (Molly Belle) via @unsplash 
graphiste visuel : @cess.cess.16 (Cécile Gascuel) 
Lettres pour me raconter

Quand je pense à toi, je vois tout de suite le visage d’une femme. C’était ma grand-tante. Elle avait le visage dur et doux à la fois. En ayant été institutrice elle a dû cultiver ces deux facettes. Elle se tenait toujours très droite telle une femme sûre et forte. Elle avait souvent le sourire aux lèvres et sa voix s’élevait doucement. Elle avait une énergie débordante et des connaissances à n’en plus finir. Je n’ai rien oublié d’elle, même si son image devient de plus en plus floue.

Continuez la lecture “Lettre à la vieillesse”

Lettres pour dire le monde

Des morts par milliers et eux, ne pensent qu’à vous, futures vacances. Alors qu’ils s’inquiètent de ne pas savoir ce que vous leur réservez, ils ne connaissent même pas la rivière qui est à dix kilomètres de leur maison ou la petite route qui les mène à la plus belle des ruelles du village voisin.

Pour ma part, les moments longs et lourds que nous venons de vivre m’ont rendue plus téméraire. Je suis sortie de mes habitudes et ça a tout changé. Avant, je montais tout droit dans la forêt puis à gauche. Et le lendemain, au lieu de prendre à gauche, je suis allée tout droit. Ce que j’ai alors découvert m’a donné ce même sentiment que lorsque nous voyageons à l’autre bout de la terre. Un sentiment qui mélange une pincée d’angoisse, une cuillerée d’inconnu et une poignée d’émerveillement.

Continuez la lecture “Lettres à nos futures vacances”

Lettres pour me raconter

Je t’écris aujourd’hui pour te parler de mes peurs, de mes tremblements. J’espère que tu seras indulgente envers moi, que tu me comprendras sans me juger.

Tu sais, j’ai peur de ne pas trouver un métier idéal, peur de ne pas trouver la personne avec qui je partagerai le grand amour. Je t’entends déjà me dire « Laisse faire les choses et tout ira bien, ne te casse pas la tête ! » J’apprécie cette phrase magique, mais j’aimerais plutôt te programmer en moi.

Continuez la lecture “Lettre à la pensée positive”

Lettres pour me raconter

J’écris cette lettre à quelqu’un qui m’est cher. J’écris cette lettre à quelqu’un qui est loin de moi. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne me connaît pas encore. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne peut pas me répondre.

L’innocence s’en est allée au fil des âges. Tu n’es plus là et je sais que plus jamais je ne te reverrai. Parfois tu me manques. Je me souviens de toi avec une petite coupe à la garconne qui aimais jouer avec les insectes et cueillir des fleurs au contact de tes plus doux amis, les chats. En ce temps-là, rien n’avait d’importance. Tu n’avais rien à décider. Tu n’étais qu’une enfant.

Continuez la lecture “Lettre à la petite que j’étais”

Lettres pour me raconter

Chères pensées,

Cette lettre ne sera sans doute pas la dernière. Vous m’apparaissez parfois sous forme de souvenirs, d’images, de sensations. Vous êtes si nombreuses, insaisissables, changeantes. Vous êtes là, de jour comme de nuit, par temps de pluie ou sous un grand soleil, dans mon espace, mon univers d’adolescent. Vous me perturbez, vous me rendez parfois taciturne, parfois plus fort. Je sais que vous êtes là pour m’aider à construire cet adulte que j’essaie de devenir, mais je sais aussi que vous pouvez être destructrices.

Continuez la lecture “Lettre à mes pensées”

Mon école idéale

Aujourd’hui voici ce que nous a dit notre prof de français : « Votre intelligence doit être conforme au système scolaire ». Voilà ce qu’on nous apprend. Nous devons entrer dans des moules. L’intelligence c’est donc penser comme tout le monde ? Cette phrase terrible, elle cogne dans ma tête et prend toute la place.

Continuez la lecture “Lettre à l’Éducation Nationale”

Lettres pour me raconter

Toi tu es sûrement celle que je côtoie le plus. Tu m’épaules et tu me ramènes sur le chemin. Pas forcément le droit d’ailleurs. 

Tous ces réveils qu’on n’a pas écoutés, et tant pis pour le cours du matin. Toutes ces soirées en tête à tête, et tant pis pour la soirée où j’étais invité. Tous ces devoirs  reportés, jamais rendus. Tu me disais toujours « T’inquiète, la prochaine fois… »

Continuez la lecture “Lettre à ma flemme”

Lettres pour me raconter

Oulà, c’est bizarre de commencer une lettre comme ça. Enfin, passons. Comment tu vas ? Ton parcours depuis ces dix dernières années, ton job, tes expériences, tes ambitions, tes rêves ? 

J’espère que tu n’auras laissé personne te dicter quoi faire en chemin, et que tu auras eu le courage d’accomplir ce qui te tenait à cœur, en évitant les embûches et les bâtons dans les roues.  J’espère que tu auras gardé ton indépendance, cette envie de liberté, ce sentiment de pouvoir bouger sans aucune entrave.  

Continuez la lecture “Lettre à moi dans 10 ans”

Lettres pour dire le monde

Ma « p’tite poule »,

Tu es partie trop vite, trop tôt. Pour moi ça a été douloureux. Mais je me console en pensant aux quelques mois qu’on a passés ensemble. Ces quelques mois où j’espère t’avoir apporté une vie un peu meilleure que celle de la plupart de tes congénères.

Pour tout te dire, tu as d’abord existé sur le papier, sur une liste. Une liste que j’ai commencé à dresser il y a deux ans et qui représente pour moi un acte fort d’engagement pour la planète et son avenir… Si tant est qu’on lui laisse en avoir un. Évidemment, tu n’étais pas en haut de la liste. Il fallait d’abord revoir pas mal de choses dans notre quotidien, ma famille et moi : notre consommation de produits suremballés, cultivés en agriculture intensive et venant de l’autre bout du monde… Aux côtés de mes parents, ouverts mais novices, je suis devenu un véritable porte-étendard du changement : fabriquer avant d’acheter, acheter en agriculture raisonnée, de proximité, d’occasion, en vrac… Et je me souviens encore des longues soirées de de recherches et de discussions, avec un papa très réticent, pour démontrer l’importance et la simplicité du fameux compost de jardin.

Et puis, alors que tu étais déjà bien présente dans mon esprit mais loin de celui de mes parents – « ça demande trop d’entretien », « j’en ai trop peur ! » -, la magie du 1er confinement 2020 a opéré. Ta présence à nos côtés était désormais envisageable, à une condition : “que tu t’occupes de tout !”.

Avec mon frère Jojo, il ne nous a pas fallu longtemps pour nous retrouver dans la longue file d’attente devant le magasin de bricolage. Nous n’étions visiblement pas les seuls à vouloir profiter du confinement pour bâtir de nouveaux projets. Planches de bois, poteaux, grillage… Bizarrement, une fois tout ce matériel à la maison, je n’ai plus eu à devoir m’occuper seul de tout : c’était devenu un projet familial ! Une aventure que nous prenions plaisir à vivre ensemble. Avant même ton arrivée, tu as su créer du lien chez nous. Alors imagine quand tu as pris tes quartiers !

On t’a choisie, toi et une copine, parmi des centaines. À votre arrivée à la maison, nous nous sommes mutuellement apprivoisés. Ça a pris son temps. Au début, vous vouliez sans cesse explorer au-delà du poulailler. Nous, on n’était pas encore prêts, on tâtonnait… C’était tout nouveau. On doutait… Il fallait vous observer de près pour vous comprendre, vous nourrir à la bonne fréquence, vous installer votre mangeoire et votre abreuvoir. Finalement, vous avez pondu vos premiers œufs, petits et mous, mais tout à fait mangeables et surtout ultra-locaux.

Pendant plus de 3 mois, on vous a vu explorer tous les recoins de votre parcelle, retourner la terre pour déterrer les vers dont vous raffoliez, accourir quand on venait vous parler et fuir quand on voulait vous porter et vous caresser. On avait réussi à vous offrir une vie paisible, à hauteur de vos besoins et de nos idéaux d’écolos presque parfaits.

Mais un 22 octobre, tout s’est arrêté. Tu as commencé par ne plus pondre, tu t’es mise à boiter, à ne plus manger. Je sentais que quelque chose ne tournait pas rond, mais mes parents, eux, n’étaient pas inquiets… Je ne t’avais pas donné de nom, mais je te connaissais bien. Le vétérinaire a fini par venir mais ses médicaments n’ont rien pu pour toi.

En 2018, tu étais pour moi une idée, une envie, une folie. Tu es entrée dans ma vie en 2020 comme une victoire, une espérance, une nouvelle manière de manger. Tu m’as appris beaucoup. Puis, tu es partie, comme pour me donner une dernière leçon : celle de la vie.

Je ne t’oublierai pas, promis.

Aurélien, 16 ans, région parisienne.

💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Mon école idéale

Bonjour,

Je ne suis jamais allée chez vous, l’école, et comme ça intrigue souvent, je vous écris.

J’ai bientôt 21 ans. Ce choix, ce fut d’abord le choix de mes parents. Mon père, à ma naissance, a réfléchi à toutes les choses qu’un parent doit choisir pour son enfant : quoi manger, où habiter etc. ; l’école en faisait partie. Il s’est demandé pourquoi, un jour, il allait devoir me dire : « à partir de maintenant et pendant les 15 prochaines années, tu vas complètement changer ton rythme de vie, aller dans un endroit que tu n’as pas choisi et y rester 8h par jour ». En pensant à ça, il s’est dit qu’il devait trouver une raison valable pour m’y envoyer, il voulait que j’apprenne par plaisir, et jusqu’à ce jour… il ne l’a pas trouvée et il a convaincu ma mère.

Au fur et à mesure, j’ai compris pourquoi mes parents avait fait ce choix et c’est devenu le mien. J’ai réalisé que tout le monde apprend, naturellement, partout, tout le temps et que forcer cet apprentissage, imposer les sujets et le rythme n’avait pas de sens et pouvait même avoir un effet néfaste.

Mes journées n’étaient jamais identiques. Ma mère a créé un groupe de rencontres pour les enfants non scolarisés en région parisienne. Ces sorties, on y allait deux ou trois fois par semaine. On se retrouvait dans des parcs et des musées. On participait à des cours de cirque, de danse, de dessin, de musique ou de chant. On a toujours été très entourés, et grâce à ce réseau, j’ai côtoyé des personnes de tous les âges. C’était important aussi pour les parents de se rencontrer et de se soutenir. Car ce n’est pas toujours facile d’assumer ce choix face aux personnes qui ne comprennent pas, les voisins, les amis, la famille, les collègues, c’est un choix qui suscite beaucoup de jugements et d’incompréhension.

Le reste du temps on restait à la maison pour jouer, dessiner, regarder des films ou séries, lire et découvrir tout ce qui pouvait nous intéresser. J’avais le temps de me plonger dans tout ce qui pouvait m’intéresser, pendant un jour ou trois mois. Tous nos apprentissages sont venus de nos envies et besoins du moment, accompagnés par notre entourage. Chez nous il n’y avait pas de leçons, pas de matières, on apprenait tout au fil de nos activités et nos interactions.

Au fil des années, lorsque je rencontrais des enfants scolarisés et qu’on commençait à discuter de vous, il y avait quelques minutes de questions, d’explications, limite de tests. « Mais alors comment tu as appris à compter ? Tu sais où est ce pays ? » Mais au final, on passait vite à autre chose et j’ai toujours pu m’intégrer facilement à d’autres groupes, avec d’autres enfants.

Vous l’avez peut-être entendu, en ce moment beaucoup de parents sont en train de se mobiliser pour maintenir ce droit que nous avons tous aujourd’hui de pouvoir apprendre où l’on veut, à notre rythme et à notre propre initiative, sans vous.
Car vous ne convenez pas à beaucoup de monde. Il y a des enfants harcelés, jugés, qui perdent leur goût d’apprendre, leur curiosité, leur confiance, ou qui n’ont tout simplement pas envie de passer toutes leurs journées à rester assis chez vous.

Je suis très contente que mes parents aient pu nous offrir ce type d’éducation. Ça m’a permis d’avoir du temps pour me découvrir, me laisser explorer ce que je voulais sans qu’on me dirige, sans être forcée, sans pression.

Il y a deux ans, j’ai eu mon bac littéraire en candidat libre. J’ai voulu le passer pour l’expérience, vu que je n’avais jamais vécu d’examen avant. Je l’ai raté une première fois mais ça m’a permis de savoir ce qu’il fallait améliorer. Pour l’instant, il ne m’est pas utile mais qui sait, peut-être un jour ?

Aujourd’hui, je fais du montage vidéo et de la photo en autodidacte. C’est le métier que j’envisage, surtout le montage vidéo, domaine où je trouverai plus facilement du travail.

Je participe à plein de projets différents, pour moi ou pour d’autres. Dans la continuité de ce que j’ai vécu ces vingt dernières années, je me laisse la possibilité d’explorer, d’expérimenter et de me confronter à ce que le monde peut me proposer et ce que je peux lui offrir en retour.

Auriane, 20 ans, Paris