Mon école idéale

Au lycée y’a toujours les mêmes gens, toujours les mêmes musiques. Toujours la même ambiance. Les mêmes…  “Salut, oh tu l’as acheté où ton pull?!“On a cours en quelle salle?”, “ Tu finis à quelle heure?” La même odeur de café froid et de trop de parfums mélangés.
Au lycée, y’a ceux qui écoutent, ceux qui discutent et ceux qui attendent la fin de l’heure.
Ceux qui écoutent, souvent les gens qui discutent les trouvent bizarres. Ils doivent bien le leur rendre. Ils sont seuls, au milieu d’un couloir ou près d’un radiateur et tendent l’oreille à ce qui les entoure. Souvent je les regarde et je souris. Ils ressemblent aux petits écureuils qu’on voit dans les parcs à Londres. Et puis y’a ceux qui rêvent, crient ou réfléchissent en silence. Y’a la sonnerie et le va et vient d’une salle à l’autre.
Et moi, j’ai cette sensation constante que tout est trop fort. Je me blottis à la place que tu m’as laissé bien au chaud, au fond à gauche. La table beige, comme les autres. Seulement, sur cette table, il y a un trou, un trou que je creuse un peu plus tous les jours. Un trou fait avec la pointe d’un compas, pour passer le temps qui me semble si long. Promis c’est pas moi qui l’ai commencé. C’est sûrement un autre naufragé. J’ai juste fait comme les prisonniers sur les murs où d’autres ont gravé le temps qui passe.
Alors, parfois, souvent même, je regarde par la fenêtre, et je pars. Je pars sans vraiment savoir où, par-dessus le bâtiment C en briques rouges de l’époque romane, par-dessus les tables gravées de graffitis, par-dessus le terrain de foot, par-dessus ce grillage gris qui entoure cette cage qu’on appelle école, je me laisse engloutir par un tourbillon de pensées, fixant un point à travers ton simple carreau transparent. Là-bas, le ciel est bleu, pluvieux ou partiellement couvert. La vie est dure, passionnelle ou délicate, mais la vie existe, et ma vie m’attend.
J’ai passé quatorze ans à me demander ce que je voulais faire, le cul vissé sur les mêmes chaises et bois qui grincent au moindre mouvement, comme un message me signalant que j’étais un robot défaillant. J’ai passé des journées entières à écrire ce que pourrait être ma vie de l’autre côté, au lieu de prendre en note le cours d’espagnol ou de physique. Et maintenant que j’ai entamé ma dernière année, je doute.
Au lycée, tout m’agresse. Les gens m’effraient, ils sont bruyants et ils me font mal aux yeux.
Les professeurs semblent se demander ce qu’ils foutent ici, devant une classe qui n’écoute rien, devant des étudiants qui rêvent de sortir. Alors ils lâchent leurs nerfs sans vraiment que l’on comprenne pourquoi. Et sans vraiment que l’on cherche à savoir. Alors on baisse les yeux, et on attend.
Le pain du self est mou, comme le visage de celles qui le distribuent. Les toilettes sont toujours sales et je n’ai jamais le temps de finir ma clope parce que les pauses sont trop courtes. Alors j’imagine que dehors, je pourrais savourer cette fumée jusqu’au dernier trait. Mais, je doute.
Est ce que de l’autre côté de la fenêtre, tout est dicté à la lettre comme ici ? Est-ce que les gens se dévisagent? Est-ce qu’on entend les mêmes chuchotements incessants ? Y’a t-il un professeur pour me rappeler à l’ordre lorsque mon esprit s’égare ? “Mademoiselle, au lieu d’imaginer votre tenue de demain ou votre copain qui fait des siennes, si vous nous expliquiez en quoi le psychanalyste est le médiateur du “moi” selon Freud ? “
En quatorze ans, j’ai eu le temps d’apprendre. D’apprendre que tout n’était pas question de formule ou d’équation, qu’une langue ne s’apprend qu’en parlant avec les autres et non par des listes de vocabulaire, que l’art ne se pratique pas coincé entre quatre murs et que ma capacité de réflexion ne tenait pas sur une copie double en trois parties et sous parties avec alinéas.
J’ai connu les heures de colle. Les travaux forcés. Mon nom catapulté à la vue de la petite case sur la ligne où ils ne peuvent mettre de note et les pleurs d’une évaluation ratée. J’ai connu le stress de passer le portail et l’angoisse d’enlever mes écouteurs.
J’ai connu l’amour passionnel, l’amour d’un soir et l’amour quotidien, les gueules de bois, les cris de rage, l’explosion de sanglots, la sensation d’être libre le temps d’un verre et d’être à l’étroit au quotidien.
J’ai vu. J’ai vu la beauté de l’autre, de l’inconnu dans un café, de cette femme qui m’a dépanné du feu pour ma clope mal roulée. J’ai senti la peur, la frayeur d’un film d’horreur dans une salle de cinéma, celle de laisser la beauté d’un moment s’éteindre ou de l’avoir simplement laissé filer. J’ai vu l’euphorie et la révolte dans les yeux de ceux qui m’entourent. J’ai vite compris que je n’étais pas seule dans ma solitude, mais qu’on était chacun dans la sienne.
Il serait temps enfin de vivre, d’apprendre à respirer pour de vrai, et de commencer quelque chose qui a de la valeur, de l’importance.
J’ai passé trop de temps à refouler des émotions que je croyais dangereuses, à stagner derrière ton double vitrage, à avoir eu peur des autres, peur de moi et peur du monde. Maintenant, je fracasserais bien mon poing sur ta vitre dégueu de la salle 123, juste pour voir la gueule du prof, de ma mère, et pour me délecter du sourire qui se dessinerait alors sur mes lèvres.
Depuis quatorze ans, j’ai exploré le monde à travers un trou de serrure. Alors maintenant, à 17 ans, il serait temps d’ouvrir la porte.
Tara, 17 ans, Albi
💻  graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour me raconter

Chère chose,

Je ne vais te pas faire des ronds de jambe longtemps : souvent je préférerais que tu t’évanouisses. Ta semi-présence actuelle est si lourde. Le dossier à ton nom sur mon ordinateur est le plus gros de tous, et son architecture interne est tentaculaire. Tu existes à l’état d’ébauche, dans divers documents qui ne se recoupent pas très bien. Des bribes de chapitres s’arrêtent net, la revue de littérature ne fait pas le tour de tes questions, ton plan chancelle. Tu attends pourtant de moi que je te libère, à coups d’arides recherches, de mise en ordre et d’explications bien troussées. Et le temps file, et la pression s’installe pesamment sur mes épaules chaque jour, et sur ma cage thoracique chaque nuit.

Depuis que le télétravail est renforcé, le salon est passé de « pièce de vie » à « pièce d’écrit ». La théière est souvent stationnée sur la table-bureau, et des tasses de toutes tailles sont oubliées çà et là. Les livres empruntés à la bibliothèque, accompagnés des thèses de ceux qui sont déjà arrivés brillamment au bout de l’exercice, sont en pile sur la petite table basse. Pour le reste, mon ordinateur stocke l’essentiel de ma bibliographie. Ça te rassure, l’idée que je ne disparaîtrai pas engloutie sous des milliers de feuilles volantes surlignées au marqueur ?

Il y a également peu de risques que je finisse dévorée par une vie sociale trépidante… Cela dit, même à distance de mon institut de recherche, je veille à rester en contact. Au quotidien, c’est bien avec mes deux directeurs de thèse que j’échange le plus, et tu es de toutes nos conversations. Grâce au virtuel, je continue ce qui fait le sel de la recherche : les réunions d’équipe hebdomadaires, les séminaires. Il me manque peut-être ces temps d’échange précieux avec d’autres doctorant.e.s, pour aborder ton versant aride fait d’ascenseurs émotionnels et de doutes.

J’ai tellement peur de créer une créature de Frankenstein, balourde et branlante, pleine de ratures et de cicatrices. Que tu sois libérée dans le monde pour que tous t’y voient claudiquer, que mon nom te soit accolé pour toujours, cela me glace et m’inhibe. Je te souhaite aussi forte et puissante que possible, parce que tu me tiens à cœur. Et je désire tout autant me sentir fière, capable, dans la maîtrise de mon sujet, de mes disciplines. Il n’empêche que le besoin d’être libérée de toi me donne envie de brûler les étapes, d’écrire au kilomètre, urgemment, pour en finir. Alors au quotidien je te rejoins et j’essaie de nous faire avancer, par petits pas, par petits bonds.

Oui, c’est vrai, de temps à autre, je m’éloigne un peu. J’ai besoin que notre relation soit équilibrée par d’autres attachements. J’espère que tu me comprends, que tu ne jalouses pas les temps que je passe avec d’autres, les sourires et les baisers donnés par Amour qui fortifient mon énergie et ma détermination, les coups de téléphone avec mes parents, mon frère et mes amies me soutenant de près ou de loin. Que tu comprends que les lectures romanesques et les promenades sous les bourrasques sont des appels d’air salvateurs. Que quand je grimpe dans la garrigue, traversant les basses forêts de chênes verts jusqu’à atteindre les plateaux couverts d’herbes hautes, l’espoir revient siffloter à mes oreilles.

Trois ans que nous nous sommes fidèles. Trois ans d’apprentissage. Combien de larmes, par ta faute ? Combien d’éclats de rire, grâce à toi ? Combien d’opportunités tu m’as offertes ! De rencontres inimaginables, de nouveaux paysages, d’amitiés. Pour les derniers mois qui nous restent à voguer dans le même bateau, je te demande de m’aider : accorde-moi la confiance qui me fait parfois défaut. Chère chose, peut-être que si tu aboutis, je me sentirai enfin chercheuse.
Aube, Montpellier, 26 ans
Siora Photography via @unsplash
graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

 

 

Lettres pour me raconter

Ma disparue,

Ce soir, allongée sur mon lit, une cigarette dans la main droite et un verre de whisky dans l’autre, j’ai besoin de te parler. Oui je sais, ça n’arrive jamais. J’ai plutôt tendance à tout garder pour moi. Mais là j’ai besoin de toi, j’ai besoin de te retrouver.

Pour chaque être sur cette terre, tu es importante. Tu préserves, tu protèges. Tu permets à chacun d’avoir une bulle protectrice autour de soi. Quand tu es là, personne n’a besoin de penser à toi. Mais moi depuis quelques temps si… depuis ta disparition.

Tu ne me protèges plus. J’ai l’impression d’être dévoilée au monde entier alors que j’aimerais juste me fondre parmi tout ce monde.

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment quelqu’un a pu si facilement te repousser, et accéder si facilement à mon corps, à mon être. Comment a-t-il pu te faire partir si loin de moi ?

Depuis ce jour je n’arrive plus à être moi-même. Je me cache, j’enfile un masque. Un masque derrière le masque qu’il nous faut porter en ce moment. Pour faire bonne figure, parce que j’ai l’impression que tout le monde m’observe, me juge, me dévisage, que ce soit des inconnus ou des proches… J’ai l’impression d’être traquée en permanence.

J’ai longtemps cherché après toi. J’ai même demandé de l’aide, mais rien n’y fait. Tu ne reviens pas. Quelqu’un t’a volé à moi et je ne lui pardonnerai jamais.

Comment me reconstruire sans toi ? Sans personne pour me protéger ?
Quelqu’un t’a volée pour me violer.
Il t’a gardée et j’ai peur de ne jamais te retrouver.
Personne, 20 ans, perdue quelque part au nord de la France.
@jairoalzatedesign (Jairo Alzate) via @unsplash
 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour dire le monde

Vous n’aimez peut-être pas qu’on vous appelle comme ça. Vous avez trop l’habitude d’être la norme et nous, nous sommes les autochtones, c’est à dire les autres, les différents de vous.

CONTEXTE : Cette lettre a été écrite suite au décès d’une jeune femme autochtone québécoise, Joyce Echaquan, décédée l’hôpital sous les insultes racistes de ses infirmières, d’une surdose de morphine, alors qu’elle leur disait y être allergique. Cet événement a soulevé une grande remise en question au Canada et un débat sur le racisme systémique envers les autochtones.

 Je la connais l’image que vous avez de nous. Vous croyez nous connaître. Vous vous dites que nous ne payons pas les taxes, que nous sommes tous sur la consommation d’alcool et de drogues, qu’on est tous des voleurs et quêteux. Dans les centres commerciaux, certains nous dévisagent par peur de se faire voler dans les boutiques. Lorsqu’on veut louer un appartement, certains propriétaires refusent, en disant qu’ils ont eu de mauvaises expériences avec “vous autres”. Pourtant, si vous en appreniez davantage sur notre culture, vous vous apercevriez que nous avons un grand respect pour tout ce qui nous entoure. Je vais vous dire ce que c’est être un autochtone.

 Nous sommes 11 nations, aussi différentes que vos nations. Pour vous, on est tous pareils, mais les différences entre nos peuples sont comme celles que vous avez entre vos pays. Nous les Innus, sommes un peuple qui adore rire et parler ! J’ai côtoyé les Atikamekw ; ils sont plus réservés mais accueillants et extraordinaires. Moi, ils m’ont accueillie comme si j’étais une des leurs. Ce que je trouve le plus beau chez les Atikamekw, c’est qu’ils ont conservé leur langue maternelle, tandis que chez moi, les plus jeunes ne la parlent presque plus.

 Nous sommes aujourd’hui sédentaires, vivant dans des maisons chauffées et éclairées comme les vôtres. Vous croyez qu’on est en dehors de votre monde ? Ben non, on a aussi des téléphones, Internet et les réseaux sociaux. Ils nous aident aussi à tisser des liens avec d’autres communautés. Et pourtant on sait aussi vivre en forêt.

 Être autochtone, c’est avoir vu les terres sur lesquelles on vivait déboisées, , c’est être reconnaissant envers l’animal qu’on tue pour se nourrir, c’est écouter les histoires des aînés car nous vivons encore avec nos grands-parents et même nos arrière-grands-parents. C’est respecter la terre Mère, Tshekauinu Assi en innu, ma langue. Kikawino aski en atikamekw. 

Être autochtone, c’est avoir les plus hauts taux de suicide de dépendance aux drogues et de maladies cardiovasculaires du pays.  Mais c’est savoir utiliser la spiritualité et le retour à la culture dans le processus de guérison.

Être autochtone, c’est être les enfants et petits-enfants de gens qui ont été amenés de force dans les pensionnats où ils n’avaient plus le droit de parler leurs langues, de pratiquer leurs religions, sous peine de recevoir des coups. 

Mes arrière-grands-parents et ma grand-mère ont été aux pensionnats. Ils ont été agressés physiquement mais aussi sexuellement. Ma grand-mère a noyé tout son mal de vivre dans l’alcool et la drogue. Elle a été prise en main, mais les séquelles sont restées. Chaque année, on monte en forêt avec elle et mon grand-père pendant deux ou trois semaines. On chasse, on trappe pendant plusieurs jours. Ils nous racontent des histoires, notre histoire.  

Dans les réserves, les enfants peuvent jouer dehors car nous sommes tous attentifs les uns aux autres. On partage aussi beaucoup, on s’échange de la nourriture, des électroménagers ou bien des vêtements. 

Les gens haut placés ne veulent pas reconnaître que le racisme systémique existe au Québec. On dit “racisme systémique” car il est propre aux institutions et c’est ça le débat. La tragédie de Joyce Echaquan en est la preuve. Cette femme Atikamekw de Manawan, mère de sept enfants, a été admise à l’hôpital pour des maux de ventre. Elle est décédée d’une surdose de morphine alors qu’elle ne cessait de dire aux infirmières de ne pas lui en donner car elle était cardiaque. Elle a fait un direct sur Facebook où on l’a entendu crier et les deux infirmières lui lancer des propos racistes.

C’était le soir de la fête de mon frère. Après souper on était à la cuisine. Puis il m’a dit en regardant son téléphone : 

“Mathil, tu parles l’atikamekw, non? Tu peux traduire ce que la dame dit ?” 

J’étais à peine capable de regarder la vidéo. Quand j’ai vu ça, j’ai ressenti beaucoup de colère. 

C’est comme si on nous mettait à genoux, encore une fois. 

Le lendemain soir, on a marché pour se rendre aux parkings d’un centre d’achat. On a allumé des lanternes. Il y a eu des chants, des danses de guérison et des prières. On était près de mille personnes, allochtones et autochtones. 

Cela fait depuis les années 90 qu’on parle de la réconciliation avec les autochtones. Et ben, nous attendons encore. Il y aurait tant de choses à faire. Nous pourrions faire des échanges culturels, se comprendre et collaborer. Moi j’essaie de faire mon bout de chemin. Cet hiver, je suis allée dans une école secondaire à Trois-Rivières pour faire une présentation auprès de gens qui ont entre 14 et 17 ans, afin de déconstruire les préjugés sur les Amérindiens.  

J’ai d’ailleurs demandé à rencontrer le maire de Sept-Îles pour réaliser des activités pour les allochtones et autochtones : organiser des jeux sportifs par exemple et commencer une partie de volley-ball, juste pour le plaisir. Pour moi, se réconcilier c’est un grand mot qu’on peut accomplir par des petits gestes.  

Nous devons travailler à bâtir une nouvelle relation pour créer un avenir meilleur. Voilà ce que je souhaite pour le Québec et pour nous autres. Car nous aimerions nous aussi nous promener en ville sans avoir peur. Parce qu’au fond, on est tous humains. Enfin, lorsque nous parviendrons à la réconciliation, le Québec sera plus juste et plus fort. 

Nous autres à l’école, on apprend votre histoire. Ce serait bien que vous commenciez à connaître notre vraie histoire, non ? 

Mathilda, 17 ans, Maliotenam (Québec, Canada)

Notre média publie des lettres de toute personne âgée entre 15 et 25 ans qui veut s’exprimer sur un sujet de son choix. Si c’est ton cas, et que tu as des choses à dire, écris-nous ! lettresd1generation@gmail.com 

© 📸 Nicholas Lachance http://nicklachance.com @lachancephoto via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Cette photo ne représente pas l’auteur de cette lettre.

Lettres pour me raconter

Ce soir, en rentrant du travail, j’ai allumé ma cigarette. En regardant le ciel vide de Paris comblé uniquement par la fumée qui ressortait de ma bouche, je me suis dit qu’il fallait vraiment qu’on parle. Donc je m’asseois pour t’écrire aujourd’hui parce que tu le mérites.

J’ai trop souvent pensé ne jamais être à la hauteur alors que je me jetais justement dans le vide. Parce que je ne t’ai pas souvent considérée, et j’en suis terriblement navré.

Depuis l’adolescence, j’entends des fausses notes dans notre partition. Dans ces années-là, mes yeux d’enfants perdaient leur éclat. Je sentais bien que la puberté des filles allait me faire perdre une partie de moi, puis de toi.

Je ne t’en veux pas d’être partie si vite. D’ailleurs je ne t’ai pas vraiment retenue. Je me suis bêtement contenté de tendre l’oreille comme un piètre spectateur, pour écouter tes premières fausses notes. J’ai d’abord écouté la haine des autres, quand tu as commencé à jouer à cache-cache dans les couloirs du collège. Puis le rejet, lorsqu’on me dévisageait aux toilettes ou dans les vestiaires. Et pour finir, l’incompréhension. Tu avais commencé par jouer à cache-cache, et tu te cachais si bien, c’en était frustrant. Puis tu as fini par disparaître pour de bon.

La seule chose que je pouvais supporter de voir devant la glace était mes yeux. J’ai regardé de nombreuses fois à travers la buée d’une douche chaude ; mais malgré sa grande taille, ce miroir faussement propre de ma salle de bains partagée avec mes deux frères ne reflétait plus que ton absence.

Le tourbillon était infernal. Dans la salle à manger, j’étais un égoïste ou un enfant malade ; dans la cour de récréation j’étais à peine humain. Mais tu sais à quel point je suis obstiné. Je suis allé à fond, tout au fond. Et puis une fois là, il fallait bien remonter. Il n’y avait pas d’autre chemin.

J’ai enfilé des œillères pour ne plus entendre les voix de ceux qui ne comprenaient rien et j’ai simplement suivi la mienne. J’ai laissé parler le monde, décidé à survivre sans toi.

Pendant ce silence que j’ai pu vraiment t’écouter, te reconquérir un peu. Alors tu as fini par revenir. Tu étais dans l’homme qu’on ne voulait pas que je sois, et j’ai choisi de devenir l’homme que j’avais toujours été.

En suivant tous les deux ce sillon, nos retrouvailles ont été cordiales, douces et lentes. J’étais amusé de voir que nous nous comportions comme deux étrangers sur un banc : chacun avec une envie irrépressible mais jamais entreprise de parler. Juste un sourire affectueux. Depuis, nous avons entamé la discussion. On se remémore le chemin parcouru et celui qui se dessine. Il arrive même que tu glisses une main bienveillante sur mon épaule.

Bien sûr il arrive encore que tu t’éclipses. Lorsqu’on me lance des mots assassins ou que mon cœur tombe en miettes pour une personne qui ne m’a jamais fait de place dans le sien. J’ai tellement peur que tu repartes que je n’ose plus être triste ; comme si mes larmes pouvaient abîmer les instruments que nous sommes en train de réaccorder.

Maël, 22 ans, Paris.

©
📸 @seemoris Caleb Morris ( Caleb George via @unsplash )
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)

Lettres pour dire le monde

Toi le gosse de foyer, enfant de la DDASS. Toi le Cassos.

 

Je t’écris la lettre que j’aurais aimé recevoir. J’espère qu’elle te permettra de retrouver l’espoir en ce foutu monde, ou au moins qu’elle te remontera le moral.

 
Toi qui ne voulais que l’amour d’une famille. Tu as eu la malchance de naître au mauvais endroit, au mauvais moment ou chez les mauvaises personnes. Ta colère envers tout ce qui t’entoure, ton envie de tout voir brûler, je la comprends. Je la connais.
 
 

On aurait dû t’aimer, t’écouter et te soutenir. Au lieu de ça, on t’a catapulté dans un lieu froid, à devoir partager ton intimité avec de jeunes inconnus souvent hostiles. Tu n’as connu ni l’histoire avant de t’endormir, ni le câlin pour te réconforter après un cauchemar.

 

Les seules personnes à t’avoir un peu écouté sont les éducs qui font ce qu’ils peuvent avec les contraintes de leur métier, si peu nombreux, et n’ayant pas le droit de trop s’attacher à un enfant. Et puis le psy qui te regarde parler d’un air absent en hochant la tête de temps à autres…

 
Ta parole n’a jamais eu beaucoup de valeur auprès des “adultes”. Les seuls à t’avoir jamais compris sont tes rares copains du foyer, enfin ceux avec qui tu ne te battais pas. Et même quand tu ne parles pas, tu sens bien ces regards à l’entrée ou à la sortie du foyer. On sait que tu viens “de là”. Et tu as l’impression d’avoir été mis à la poubelle de la société.

 
Tu voudras passer le temps qui te semble si long. Tu écouteras de la musique, tu dessineras, tu regarderas des films, tu te baladeras quand tu le pourras ou peut-être même que tu feras des bêtises. Tu auras bien raison. Ce sont ces passions solitaires qui te permettront de tenir. Elles te forgeront une force de caractère surhumaine. Celle qui te permet en ce moment de lire cette lettre. Avec elle tu comprendras que le pire est passé. Toi qui te disais jusque là que ce que tu es, personne ne voudrait l’être. 
J’aimerais que tu ne perdes pas espoir. Oui ta vie ne sera pas un long fleuve tranquille : tu connaîtras certainement des galères que les enfants aimés ne pourront jamais vraiment comprendre. Eux qui seront toujours étrangers à ta solitude, à tes idées noires, à cette détresse que tu éprouveras quand les choses échapperont à ton contrôle, à ta peur.

 
Dans la vie de tous les jours, au travail, tout te ramènera à ce passé que tu voudrais oublier. Les gens te demanderont si tu as des frères et soeurs, si tu vis chez tes parents, ce que tu as eu comme cadeaux de Noël… Tu hésiteras entre tout déballer pour te soulager ou ne rien dire, pour ne montrer aucune faille ou par pur orgueil.
 

Tu auras certainement du mal à demander de l’aide, par peur de déranger. Tu préfères ne faire aucune vague dans la vie des autres. Mais tu rencontreras tout de même des personnes formidables, sans les avoir cherchées. Et elles  deviendront cette famille que tu as tant désirée.

 
Avec eux et ta volonté comme amie, tu sauras faire feu de tout bois, ta plus belle récompense sera ta fierté. Tu voudras t’en sortir pour toi même, tu y arriveras car qui que tu sois, petit être oublié, tu es un guerrier!
 
 
 
Cécile, 22ans, Charleville-Mézières.
 
© 📸 @wflwong (Warren Wong) via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)
Lettres pour me raconter

Je n’ai jamais su choisir. J’incarne typiquement la catégorie des indécis, des hausseurs d’épaule, des sans avis et des amateurs du « comme tu veux ». Prendre une décision sur des choix mineurs a toujours été une sorte de micro calvaire social, une chose un peu ennuyante de l’ordre de l’oubli du sucre après avoir fini les courses, ou des petites peaux qui poussent et qui piquent sur le côté des ongles.

Pourtant, il en est une pour laquelle je n’ai pas d’incertitude. Une décision, de celles que l’on ne prend généralement qu’après des années, de celles qui dérangent l’opinion publique, de celles qui attirent les froncements de sourcils, les sourires équivoques et les « Tu verras dans cinq ans, dans dix, dans quinze, peut-être vingt ». De celles qui créent les insomnies.

J’ai choisi de te priver du jour, de te laisser aveugle, sourd, muet, sans muscles ni chair, sans rire ni sang, sans âme ni larmes. Te laissant rien alors que tu pourrais être. J’ai choisi de supprimer d’avance tout souvenir, bon comme mauvais. D’éviter les albums photos qui font rire et pleurer, les repas de famille barbants, la découverte des beautés et des fragilités de la planète. J’ai choisi d’arracher tes pansements, de couper court à tes colères, d’empêcher tes chutes dans les graviers tranchants, d’abréger toutes tes souffrances avant même qu’elles ne paraissent. Avant même que je ne te les donne.

Je ne sais si je dois m’excuser de ces pensées assassines, ou au contraire me féliciter de cette  présence d’esprit. Seuls les visionnaires sauraient trancher. Les visionnaires ou les pessimistes. Ou simplement les réalistes ? Dans tous les cas, le futur semble avoir un calendrier bien chargé d’événements pour le moins barbants qui ne présagent rien de bon pour qui que ce soit, comme si la Terre avait déjà planifié ses rendez-vous chez le dentiste pour les cinquante années à venir.

Est-ce la peur qui guide ce choix ? La peur de ce qui nous déchire déjà un peu, à part le dentiste, et qui continuera de nous déchirer, devant les conflits qui se terminent et qui recommencent toujours, les cataclysmes qui font naître des naufragés, des orphelins, des sans-abris et des malheureux, les pandémies qui isolent, déciment dans le silence ou le fracas, la mort par intoxication de l’eau, de la nourriture, des sols, de l’air. Autant d’horreurs qu’il serait malvenu d’imposer à qui que ce soit de si pur.

Parfois, penser à cette réalité, c’est comme entrevoir des semaines de pluie battante entrecoupées de rares rayons de soleil ; il ne nous reste plus qu’à louvoyer entre les gouttes.

Nous avons au fond de nous un besoin, un instinct, et même un devoir de protection envers nous-mêmes. Mais n’avons nous pas aussi un devoir de protection de ce qui nous dépasse, au-delà de notre individualité un peu égoïste ? On voudrait être mères du monde, et exécuter ce devoir de protection envers ceux qui s’endorment chaque soir, qui suent, qui boivent, qui crient, qui tremblent. Envers les forêts, les bouleaux et les chênes, les trèfles et les œillets, les coyotes et les chevreuils. 

Envers ceux qui vivent déjà, et ceux qui prendront une décision autre que la mienne. Envers tous ces gens trop nombreux, dont la multiplication ne ralentit d’ailleurs pas, vers une surpopulation démesurée et un peu suicidaire. Décider de ton sort, c’est aussi tenter de rééquilibrer les choses et de faire vivre les vivants au-delà de la survie.

Aimer la vie, ce n’est pas seulement vouloir la multiplier : c’est la rendre supportable. mais en la rendant supportable. Pour vivre, il faut déjà que la vie elle-même suive son cours, tu ne crois pas ? Cela doit te paraître bien prétentieux, je le conçois, puisque comment imaginer faire reposer l’issue de l’humanité sur un seul être ? La seule réponse que je peux te donner, c’est que j’espère que d’autres fassent le même chemin de pensée.

Car je sais que je ne suis pas la seule. Cette décision concerne d’autres torturés du futur, d’autres angoissés du destin, qui voient en cet acte comme une poussière de révolution, une miette libératrice, un grain de sable en moins dans le sablier.

Comment ? Qu’est-ce que tu dis ? Oui, c’est vrai que tu aurais bien le droit de m’en vouloir, car si je te soustrais à toutes les peines, je t’anesthésie également des plaisirs et des joies que la vie peut offrir : la sensation des pieds nus dans l’herbe, la lumière du soleil qui réchauffe la peau et la brûle un peu, l’eau glacée des rivières qui serre les mollets, les bras qui enlacent, ceux qui guident, ceux qui protègent. Et puis le goût des baisers, celui des larmes, les douleurs de l’amour qui pincent le cœur, et qui ne sont parfois pas vraiment des douleurs. Les sourires et leurs infinies nuances : des inconnus ou des familiers ; ceux parfois gentils, parfois méfiants, des passants dont on croise le regard dans la rue ; le doux sourire de la vieille dame dont on a ramassé le sac, ceux protecteurs et pleins d’amour des parents qui veulent nous dire « fais attention », même si cela nous ennuie un peu, et tous les autres qui forment les strophes d’un grand poème humain. Mais il y a aussi tant de choses pour lesquelles tu ne saurais m’en vouloir, des choses qui effacent les sourires, des choses que je ne saurais même pas décrire. C’est comme un drôle d’instinct maternel à contresens qui se meut et qui s’émeut au fond de moi.

J’ai choisi de te démunir de l’existence. De te compter dès à présent parmi les morts, ou devrais-je dire parmi les non-vivants, car comment appeler ceux qui ne naîtront jamais ? Pourtant alors que je finis cette lettre, j’ai déjà l’impression de m’être trahie, car par ces mots déjà je te fais vivre, le temps d’un souffle, le temps de ces paragraphes qui atterrissent moins vite que ma pensée.

Pardonne-moi, mon enfant, de ne pas t’accepter.
Je te laisse exister dans les mots.

Jeanne, Besançon, 20 ans

Crédits photos : 
@molly_blackbird (Molly Belle) via @unsplash 
graphiste visuel : @cess.cess.16 (Cécile Gascuel) 
Lettres pour me raconter

Quand je pense à toi, je vois tout de suite le visage d’une femme. C’était ma grand-tante. Elle avait le visage dur et doux à la fois. En ayant été institutrice elle a dû cultiver ces deux facettes. Elle se tenait toujours très droite telle une femme sûre et forte. Elle avait souvent le sourire aux lèvres et sa voix s’élevait doucement. Elle avait une énergie débordante et des connaissances à n’en plus finir. Je n’ai rien oublié d’elle, même si son image devient de plus en plus floue.

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Lettres pour dire le monde

Des morts par milliers et eux, ne pensent qu’à vous, futures vacances. Alors qu’ils s’inquiètent de ne pas savoir ce que vous leur réservez, ils ne connaissent même pas la rivière qui est à dix kilomètres de leur maison ou la petite route qui les mène à la plus belle des ruelles du village voisin.

Pour ma part, les moments longs et lourds que nous venons de vivre m’ont rendue plus téméraire. Je suis sortie de mes habitudes et ça a tout changé. Avant, je montais tout droit dans la forêt puis à gauche. Et le lendemain, au lieu de prendre à gauche, je suis allée tout droit. Ce que j’ai alors découvert m’a donné ce même sentiment que lorsque nous voyageons à l’autre bout de la terre. Un sentiment qui mélange une pincée d’angoisse, une cuillerée d’inconnu et une poignée d’émerveillement.

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Lettres pour me raconter

Je t’écris aujourd’hui pour te parler de mes peurs, de mes tremblements. J’espère que tu seras indulgente envers moi, que tu me comprendras sans me juger.

Tu sais, j’ai peur de ne pas trouver un métier idéal, peur de ne pas trouver la personne avec qui je partagerai le grand amour. Je t’entends déjà me dire « Laisse faire les choses et tout ira bien, ne te casse pas la tête ! » J’apprécie cette phrase magique, mais j’aimerais plutôt te programmer en moi.

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Lettres pour me raconter

J’écris cette lettre à quelqu’un qui m’est cher. J’écris cette lettre à quelqu’un qui est loin de moi. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne me connaît pas encore. J’écris cette lettre à quelqu’un qui ne peut pas me répondre.

L’innocence s’en est allée au fil des âges. Tu n’es plus là et je sais que plus jamais je ne te reverrai. Parfois tu me manques. Je me souviens de toi avec une petite coupe à la garconne qui aimais jouer avec les insectes et cueillir des fleurs au contact de tes plus doux amis, les chats. En ce temps-là, rien n’avait d’importance. Tu n’avais rien à décider. Tu n’étais qu’une enfant.

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Lettres pour me raconter

Chères pensées,

Je vous dédie cette lettre qui ne sera sans doute pas la dernière. Vous êtes si nombreuses, insaisissables, changeantes… Parfois sous forme de souvenirs, d’images ou encore rattachées à une sensation… Vous êtes là, de jour comme de nuit, par temps de pluie ou sous un grand soleil, dans mon espace, mon univers d’adolescent. Vous me perturbez, me rendant parfois taciturne ou a contrario plus fort. Si vous savez être d’une aide précieuse en contribuant à la construction de l’adulte que j’essaie de devenir, je sais aussi que vous pouvez être meurtrières.

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Mon école idéale

Aujourd’hui voici ce que nous a dit notre prof de français : « Votre intelligence doit être conforme au système scolaire ». Voilà ce qu’on nous apprend. Nous devons entrer dans des moules. L’intelligence c’est donc penser comme tout le monde ? Cette phrase terrible, elle cogne dans ma tête et prend toute la place.

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Lettres pour me raconter

Toi tu es sûrement celle que je côtoie le plus. Tu m’épaules et tu me ramènes sur le chemin. Pas forcément le droit d’ailleurs. 

Tous ces réveils qu’on n’a pas écoutés, et tant pis pour le cours du matin. Toutes ces soirées en tête à tête, et tant pis pour la soirée où j’étais invité. Tous ces devoirs  reportés, jamais rendus. Tu me disais toujours « T’inquiète, la prochaine fois… »

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Lettres pour me raconter

Oulà, c’est bizarre de commencer une lettre comme ça. Enfin, passons. Comment tu vas ? Ton parcours depuis ces dix dernières années, ton job, tes expériences, tes ambitions, tes rêves ? 

J’espère que tu n’auras laissé personne te dicter quoi faire en chemin, et que tu auras eu le courage d’accomplir ce qui te tenait à cœur, en évitant les embûches et les bâtons dans les roues.  J’espère que tu auras gardé ton indépendance, cette envie de liberté, ce sentiment de pouvoir bouger sans aucune entrave.  

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Lettres pour me raconter

Petite sœur,

Tu t’es envolée. Et moi impuissant je t’ai regardée déployer tes ailes. D’un seul coup ton visage a perdu son masque de souffrance, la paix s’est dessinée sur chacun de tes traits. Tu semblais dormir.

Je t’ai regardée, bien attentivement, pour graver au plus profond de ma mémoire chaque détail de celle que tu étais encore. Je t’ai caressé ta peau, pour que ma main n’oublie jamais sa douceur. J’ai embrassé tes cheveux, pour y respirer ton odeur et la garder encore un peu sur moi.

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Lettres pour dire le monde

Ma douce Ginou,

Aujourd’hui, je veux utiliser cette arme incroyable que sont les mots pour te faire voyager. C’est vrai qu’en ces temps étranges, les mots n’ont jamais été aussi salvateurs. Ils soulagent le cœur. Je sais que tes yeux et tes oreilles te jouent des tours depuis quelques années, et malgré leurs caprices tu gardes un appétit et une curiosité insatiable. C’est incroyable. J’ai du mal à imaginer un confinement sans mes yeux et mes oreilles. Tu m’impressionnes. Grâce à tes efforts, ta volonté, tes derniers élans de vie, tu gardes contact avec le monde, avec tes proches. Tous les jours, tu t’installes devant ce que tu appelles ce «petit outil». Cet écran qui représente ta fenêtre quotidienne sur le monde. Cette «page numérique», qui nous connecte, nous lie les uns aux autres. Et tout particulièrement, l’une à l’autre. Ces emails qu’on s’envoie depuis des années ont participé à la création d’une relation toute particulière, précieuse, délicate, profonde, et aimante. Un échange de génération, toi 89 printemps, moi 28 hivers. Merci donc, petit outil.

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Lettres pour dire le monde

Très « chairs » Vivants,

 
Il existe une multitude de routes qui mènent à soi en passant par l’autre. Je crois que la plus précieuse est sans aucun doute celle qui reconnaît que nous sommes vivants à travers nos incroyables émotions. Refoulées, soumises et minimisées, domptées pour ne pas ressentir la partie triste du monde, celle qui nous renvoie au deuil de nous-mêmes, aux impossibilités et à l’inconcevable.

Ces émotions sont celles des “refouleurs”. Vivants cachés, ils ont tort puisqu’ils s’ignorent. Car la paix n’est possible qu’après avoir mené sa propre bataille au-dedans de soi. Ressentir l’obscurité interne permet d’en apprécier la lumière. Oui, ils ont tort et ils ont peur. Mais vous, vous n’avez pas peur.
Vivants, vous voguez entre tous ces sentiments, passant d’une mer d’huile aux fureurs marines. Vous créez chaque couleur tout en donnant naissance aux nuances de la palette. Celles qui nous différencient, nous relient et nous animent.
 

Non seulement vous vivez chaque scène, mais vous l’écrivez au même instant. Vos propres contradictions vous mènent à une justesse et à une empathie pour tout le Vivant.

Oui, Vivants de chair, vous êtes beaux, et chacun de vos miroirs est un catalyseur. Si tous les moments sombres de la vie devaient se sublimer demain, c’est dans votre intensité que j’aimerais qu’ils puisent.

Oui, Vivants oubliés, vous êtes beaux. Perdus dans la rapidité d’un monde que vous souhaiteriez prendre au corps toujours plus intensément. Sachez que je vous ressens et que vous faites du bien à mon cœur.

Continuez de faire hurler vos murmures et de partager vos puissants intérieurs. Continuez de regarder avec douceur, de rêver avec folie, d’embrasser la rage.
 

Et merci. Merci de saisir le monde par sa poésie. De l’accueillir dans son intégralité tout en restant libres, conscients et acharnés. Ainsi vous faites honneur à la Vie.

Larry, Metz

© 📸 Tony Ross via @unsplash
💻 graphiste visuel @cess.cess.16 (Cécile Gascuel)