Lettres pour me raconter

Depuis quelques temps, je ne vois que toi. Nous sommes devenues, sans le vouloir, des colocataires. Pour combien de temps ? Je ne sais pas.

Tu parsèmes mes journées sans plus savoir où te cacher. Tu brilles à travers mon écran, mon téléphone ou même la lueur du soleil dans les recoins de mes volets. Mais dans mon humble appartement de deux pièces aux couleurs plutôt claires, ta présence m’oppresse.

Tu es mon premier spectateur, la première à découvrir toutes les facettes de mon intimité. Tu restes silencieuse, transparente, à me voir faire des choses dont peu de gens sont témoins dans mon entourage – pleurer, rire, danser, dormir, cuisiner.

Quand je rentre dans mes délires, tu m’observes et tu me rappelles vite à l’ordre.
Quand j’essaye de te semer le temps d’aller dormir, que je me laisse envelopper dans la pénombre et que je m’apprête à plonger dans mes rêves, tu m’entoures de ton ombre et tu me souffles un air glacé dans la nuque.

Mes déjeuners se résument à une assiette sur mes genoux, à l’ordinateur allumé sur la série du moment, à la bouilloire remplit d’eau chaude du réveil au coucher. La vaisselle reste toujours propre, peu de vêtements sortent de mon dressing et je n’ai jamais autant rempli mes placards de nourriture.

Tu es devenue à toi toute seule ces journées qui s’enchaînent. Tu étais une infime partie de moi depuis ma naissance et en quelques mois tu es devenue toute ma vie, mon quotidien, en entier.

Où est donc passé le rire aigu de mes copines ? Le tapement des pieds dans les couloirs du métro ? Les verres qui trinquent sur les tables voisines lors de mes nombreuses soirées festives ? Seuls quelques visages apparaissent en facetime. Le reste du temps, c’est la voix des acteurs dans les films qui me fait sentir moins isolée.

Il faut que tu saches que c’est encore nouveau pour moi et très abstrait. On m’a dit que tu faisais partie de moi et ça, depuis longtemps ; que je devais t’accueillir et apprendre à être heureuse avec toi avant d’être heureuse avec d’autres. Mais comment veux-tu que je travaille sur moi si, de toute façon, je n’ai pas le choix ? Comment puis-je t’accepter dans ma vie de tous les jours si je n’ai même pas de vie de tous les jours ?

Alors j’apprends, d’heure en heure, à t’enlacer à mon tour ; avec tendresse, amour et non avec tristesse. Car c’est avec toi que j’ai quitté le chemin d’une vie dynamique et répétitive, que j’avais l’habitude d’accepter, pour des journées plus tranquilles, plus saines, tournées vers l’autre et vers l’instant présent.

Tu as de multiples facettes, de multiples personnalités et chacun te rencontre à sa manière, à un instant de sa vie. Plus particulièrement cette année. Tu es rentrée plus tôt que prévu dans la vie de nombreuses personnes qui n’avaient pas encore les outils pour t’aimer, et tu t’es renforcée dans la vie de ceux que tu avais déjà conquise. Tu as causé de nombreux dégâts, fait souffrir de nombreuses âmes, au point que certaines envisagent de partir pour de bon. Si seulement nous avions appris à te faire confiance plus tôt… à te découvrir sans t’associer à des peurs, à nous laisser une chance de te conquérir avec douceur.

Je décide donc, aujourd’hui, de te comprendre et de t’accepter telle que tu es. Je considère qu’il est urgent d’apprendre à vivre en paix avec toi, et donc avec moi-même, et je nous souhaite qu’il y ait autant d’amour entre nous qu’il peut y en avoir entre deux êtres.

Thaïs, 25 ans, Île De France.

Lettres pour me raconter

Bonjour toi, ou plutôt moi.

Voilà plus d’un an que tu as posé tes bagages, chassant ce qui me faisait me lever le matin, accumuler les projets, rire avec mes amis, et rentrer tard mais heureuse de ma journée bien remplie. Quand tu t’es pointée, je t’ai bien accueillie, pensant que tu n’étais là que pour des vacances. Un court séjour, ou bien un long séjour peut-être, mais un séjour tout de même, avec une date d’arrivée et une date de départ.

Pourtant tu es restée, encouragée par la fin de l’automne qui se transformait petit à petit en hiver, et par la fameuse grève des transports parisiens. J’arrivais à me lever le matin, mais le reste de ma journée se déroulait entre mon canapé et mon lit, dans des positions plutôt horizontales. Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que me reposer me fatiguait encore plus.

Et tu es toujours là aujourd’hui. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de retrouver de nouveaux projets. J’en ai même trouvé plein d’autres ; mais soit j’y plonge en traînant des pieds et en espérant que ça finisse vite, soit je note l’idée quelque part et elle va rejoindre les oubliettes de mes pensées. Tu es trop bien installée, et trop confortable pour moi.

Pourtant il n’y avait rien que j’aimais autant que de faire 5 choses différentes dans ma journée, me déplaçant d’une ambiance à une autre, d’une salle de répétition à une association pour l’environnement, d’un cours de danse à l’écriture d’une web-série. Ces années passées à enchaîner les projets, de doubles-cursus en doubles-cursus, de jobs en bénévolats, c’était devenu ma source de créativité, de lien social, et d’épanouissement.

J’enjambais les horizons avec souplesse et facilité. Je me sentais totalement libre ! Tout m’intéressait, surtout ce que je ne connaissais pas, et plus j’en apprenais plus j’en voulais. Je commençais même à penser que moi, un tout petit bout de femme, pouvais avoir une influence sur le monde, et contribuer à le changer.

Pour mes amis, j’étais celle qui répandait le rire et la danse autour d’elle, toujours là pour aider si quelqu’un n’allait pas bien. On me disait que j’étais lumineuse, mais aussi que je faisais trop de choses. Certains t’avaient flairé.

Tu es arrivée sans un bruit, comme vient la nuit. On m’avait demandé d’assurer une date supplémentaire de manière bénévole, dans un théâtre. Ça ne m’aurait pas rebuté en temps normal, mais ce jour-là je me suis sentie anormalement fatiguée, et mon lit m’appelait avec une force jusque là inconnue. Une lourdeur nouvelle prenait possession de moi, et je voulais juste m’allonger et ne plus bouger. Je me disais que peut-être je manquais de sommeil. Puis tu t’es installée sournoisement. J’annulais des sorties à la dernière minute. Je traînais des pieds, j’avais déjà la flemme avant d’arriver dans un lieu qui avant m’aurait rempli de dynamisme.

Je me suis vue devenir désagréable avec ma famille, moins présente pour mes amis, et éteinte lorsque je me retrouvais seule. J’ai fini par faire un tri dans mes projets. Quand l’un se finissait, je me sentais soulagée et je n’en commençais pas de nouveau. Je m’efforçais de ne pas combler le vide qu’il laissait. Puis un jour, je me suis aperçue qu’il ne me restait plus de projet du tout. Le matin je me réveillais et je savais que je pouvais me rendormir. Quand je me décidais à me lever, je n’avais aucun planning prédéfini. Cette nouvelle forme de liberté me plaisait. Je pouvais rester longtemps à regarder par ma fenêtre, passer toutes mes journées dans des habits confortables et chaud, à lire, méditer, dormir, cuisiner, repousser le reste au lendemain, et … c’est tout.

J’appréciais ces moments, car je pensais que ça ne durerait pas. Mais rien n’a repris. Je n’allais même plus voir mes amis. L’hiver a passé, et le printemps ne m’a pas fait renaître. Tu étais agrippée à moi. L’été s’est éternisé, l’automne est revenu… et tu es toujours là. Je me demande aujourd’hui si tu n’es qu’une partie de moi, ou si tu n’es pas devenue moi toute entière.

Une voix en moi me crie que ça suffit, que je suis sans joie depuis que je t’ai adoptée. Que ma force d’avant doit revenir, que je dois retrouver le chemin de ce qui fait sens dans ma vie. Que je n’ai plus confiance dans mon pouvoir d’agir ; que je ne sais plus créer du sens. Que la force qui m’a quittée il y a un an est juste là, derrière la porte où elle frappe depuis, dans mon cahier à idées que je n’ouvre plus. Que si je veux être parmi ceux qui se mobilisent chaque jour, il va falloir agir.

Parfois je me dis que j’ai peur d’échouer, ou de ne pas trouver ma place. Que je suis découragée face à l’immense tâche à accomplir. Mais peut-être que je me fais des idées, et que ce sont simplement des habitudes trop longtemps installées. Je ne sais pas. C’est comme si j’avais trop besoin de toi pour me résoudre à te voir partir.

Je te propose un marché : je prends encore un peu de repos, mais pour la nouvelle année, je reprends mes projets ! Je t’assure que tu pourras me rendre visite pour des week-ends et qu’on passera quelques soirées ensemble.

Maintenant, s’il te plaît, indique-moi ta prochaine date de départ. Et laisse-moi prendre mon train pour la vie.

Aurélie, Massy, 27 ans

© 📸 @designecologist via @unsplash

Mon école idéale

Au lycée y’a toujours les mêmes gens, toujours les mêmes musiques. Toujours la même ambiance. Les mêmes…  “Salut, oh tu l’as acheté où ton pull?!“On a cours en quelle salle?”, “ Tu finis à quelle heure?” La même odeur de café froid et de trop de parfums mélangés.

Au lycée, y’a ceux qui écoutent, ceux qui discutent et ceux qui attendent la fin de l’heure.

Ceux qui écoutent, souvent les gens qui discutent les trouvent bizarres. Ils doivent bien le leur rendre. Ils sont seuls, au milieu d’un couloir ou près d’un radiateur et tendent l’oreille à ce qui les entoure. Souvent je les regarde et je souris. Ils ressemblent aux petits écureuils qu’on voit dans les parcs à Londres. Et puis y’a ceux qui rêvent, crient ou réfléchissent en silence. Y’a la sonnerie et le va et vient d’une salle à l’autre.

Et moi, j’ai cette sensation constante que tout est trop fort. Je me blottis à la place que tu m’as laissé bien au chaud, au fond à gauche. La table beige, comme les autres. Seulement, sur cette table, il y a un trou, un trou que je creuse un peu plus tous les jours. Un trou fait avec la pointe d’un compas, pour passer le temps qui me semble si long. Promis c’est pas moi qui l’ai commencé. C’est sûrement un autre naufragé. J’ai juste fait comme les prisonniers sur les murs où d’autres ont gravé le temps qui passe.

Alors, parfois, souvent même, je regarde par la fenêtre, et je pars. Je pars sans vraiment savoir où, par-dessus le bâtiment C en briques rouges de l’époque romane, par-dessus les tables gravées de graffitis, par-dessus le terrain de foot, par-dessus ce grillage gris qui entoure cette cage qu’on appelle école, je me laisse engloutir par un tourbillon de pensées, fixant un point à travers ton simple carreau transparent. Là-bas, le ciel est bleu, pluvieux ou partiellement couvert. La vie est dure, passionnelle ou délicate, mais la vie existe, et ma vie m’attend.

J’ai passé quatorze ans à me demander ce que je voulais faire, le cul vissé sur les mêmes chaises et bois qui grincent au moindre mouvement, comme un message me signalant que j’étais un robot défaillant. J’ai passé des journées entières à écrire ce que pourrait être ma vie de l’autre côté, au lieu de prendre en note le cours d’espagnol ou de physique. Et maintenant que j’ai entamé ma dernière année, je doute.

Au lycée, tout m’agresse. Les gens m’effraient, ils sont bruyants et ils me font mal aux yeux.

Les professeurs semblent se demander ce qu’ils foutent ici, devant une classe qui n’écoute rien, devant des étudiants qui rêvent de sortir. Alors ils lâchent leurs nerfs sans vraiment que l’on comprenne pourquoi. Et sans vraiment que l’on cherche à savoir. Alors on baisse les yeux, et on attend.

Le pain du self est mou, comme le visage de celles qui le distribuent. Les toilettes sont toujours sales et je n’ai jamais le temps de finir ma clope parce que les pauses sont trop courtes. Alors j’imagine que dehors, je pourrais savourer cette fumée jusqu’au dernier trait. Mais, je doute.

Est ce que de l’autre côté de la fenêtre, tout est dicté à la lettre comme ici ? Est-ce que les gens se dévisagent? Est-ce qu’on entend les mêmes chuchotements incessants ? Y’a t-il un professeur pour me rappeler à l’ordre lorsque mon esprit s’égare ? “Mademoiselle, au lieu d’imaginer votre tenue de demain ou votre copain qui fait des siennes, si vous nous expliquiez en quoi le psychanalyste est le médiateur du “moi” selon Freud ? “

En quatorze ans, j’ai eu le temps d’apprendre. D’apprendre que tout n’était pas question de formule ou d’équation, qu’une langue ne s’apprend qu’en parlant avec les autres et non par des listes de vocabulaire, que l’art ne se pratique pas coincé entre quatre murs et que ma capacité de réflexion ne tenait pas sur une copie double en trois parties et sous parties avec alinéas.

J’ai connu les heures de colle. Les travaux forcés. Mon nom catapulté à la vue de la petite case sur la ligne où ils ne peuvent mettre de note et les pleurs d’une évaluation ratée. J’ai connu le stress de passer le portail et l’angoisse d’enlever mes écouteurs.

J’ai connu l’amour passionnel, l’amour d’un soir et l’amour quotidien, les gueules de bois, les cris de rage, l’explosion de sanglots, la sensation d’être libre le temps d’un verre et d’être à l’étroit au quotidien.
J’ai vu. J’ai vu la beauté de l’autre, de l’inconnu dans un café, de cette femme qui m’a dépanné du feu pour ma clope mal roulée. J’ai senti la peur, la frayeur d’un film d’horreur dans une salle de cinéma, celle de laisser la beauté d’un moment s’éteindre ou de l’avoir simplement laissé filer. J’ai vu l’euphorie et la révolte dans les yeux de ceux qui m’entourent. J’ai vite compris que je n’étais pas seule dans ma solitude, mais qu’on était chacun dans la sienne.

Il serait temps enfin de vivre, d’apprendre à respirer pour de vrai, et de commencer quelque chose qui a de la valeur, de l’importance.

J’ai passé trop de temps à refouler des émotions que je croyais dangereuses, à stagner derrière ton double vitrage, à avoir eu peur des autres, peur de moi et peur du monde. Maintenant, je fracasserais bien mon poing sur ta vitre dégueu de la salle 123, juste pour voir la gueule du prof, de ma mère, et pour me délecter du sourire qui se dessinerait alors sur mes lèvres.

Depuis quatorze ans, j’ai exploré le monde à travers un trou de serrure. Alors maintenant, à 17 ans, il serait temps d’ouvrir la porte.

Tara, 17 ans, Albi